Il fut un temps où l’on pouvait être à la fois juif et arabe — sans contradiction, sans soupçon, sans justification.
Un temps où la culture arabe, loin d’être un signe d’appartenance exclusive, était le véhicule de la raison et de la foi, de la poésie et de la science.
C’est cette mémoire, effacée par les idéologies du XXᵉ siècle, qu’il faut aujourd’hui ressusciter : celle des juifs arabes, mémoire d’un monde où la différence n’était pas fracture, mais fertilité.
Les racines anciennes d’un judaïsme arabe
Bien avant l’islam, des tribus arabes et berbères avaient adopté la religion juive.
On en trouvait à Yathrib (Médine), dans les montagnes du Yémen, les oasis de l’Arabie, mais aussi dans les plaines du Maghreb et sur les rives du Nil.
Ces communautés parlaient l’arabe, portaient des noms arabes, vivaient dans les villes arabes — et priaient dans la langue hébraïque mais ils étaient arabes.
Elles n’étaient pas étrangères : elles étaient partie intégrante du monde arabe avant même que l’arabité n’ait un empire.
Leur foi les distinguait, certes ; elles payaient la jizya, cet impôt symbolique des « gens du Livre », mais elles avaient accès à la propriété, au commerce, à l’administration, à la cour des califes.
Elles étaient médecins, traducteurs, diplomates, conseillers, astronomes, artisans, artistes, diplomates et simples membres de la communauté.
Et surtout : elles pensaient en arabe — ce qui, dans le monde médiéval, signifiait penser le monde.
Le génie judéo-arabe : quand la raison parlait arabe
De Kairouan à Cordoue, du Caire à Bagdad, des générations de penseurs juifs ont porté la civilisation arabe à son apogée.
Ils ne furent pas des marginaux, mais des piliers de la culture arabo-islamique.
Le plus célèbre d’entre eux, Moïse Maïmonide (Mūsā ibn Maymūn), né à Cordoue en 1138, médecin du sultan Saladin au Caire, écrivit en arabe son Guide des égarés, monument de philosophie rationnelle qui inspira aussi bien Thomas d’Aquin que Spinoza.
Maïmonide fut un pur produit de la civilisation arabe : formé par les traductions d’Aristote en arabe, par la logique d’Averroès, par le kalâm musulman.
Mais il ne fut pas seul.
Avant lui, Saadia Gaon (Sa‘īd al-Fayyūmī), en Égypte, avait fondé la philosophie juive en arabe.
À Kairouan, Isaac Israeli (Ishaq ibn Sulaymān al-Isrā’īlī) fut le médecin des émirs aghlabides, pionnier de la médecine rationnelle.
En Andalousie, Solomon Ibn Gabirol (Avicebron) écrivit en arabe le Fons Vitae, traité métaphysique que les Latins étudièrent sans savoir qu’il était l’œuvre d’un juif.
Hasdaï Ibn Shaprut, ministre du califat omeyyade de Cordoue, fut un diplomate brillant et mécène des sciences.
Ces hommes n’ont pas « vécu parmi les Arabes » : ils étaient des Arabes de culture, ambassadeurs d’une raison sémitique, enracinée dans la langue et ouverte sur le monde.
L’effacement du lien : sionisme, colonisation et nationalisme
Puis vint la déchirure.
Avec la naissance d’Israël en 1948, l’histoire se scinda brutalement en deux récits ennemis :
celui d’un peuple juif arraché à l’Orient pour se réinventer en Occident,
et celui d’un monde arabe convaincu d’avoir été trahi et spolié.
Des centaines de milliers de juifs arabes durent fuir les pays où ils avaient vécu pendant deux mille ans : d’Irak, du Maroc, de Tunisie, d’Égypte, du Yémen.
En Israël, on leur imposa un nouveau nom : les Mizrahim, les Orientaux — un mot qui effaçait leur arabité.
Leur langue, l’arabe, fut méprisée. Leur culture, marginalisée.
Être « juif arabe » devint une contradiction politique.
Et dans le monde arabe, leur départ fut vécu comme une purification tragique : on perdit une part de soi, sans oser le dire.
L’arabité, amputée de sa composante juive, s’appauvrit moralement et culturellement.
Ainsi, les deux rives du drame se répondent :
le sionisme, en niant l’arabité des juifs, et le nationalisme arabe, en rejetant le judaïsme comme corps étranger, ont ensemble effacé la mémoire d’une civilisation commune.
Réhabiliter une fraternité de la raison
Rappeler que Maïmonide écrivait en arabe, que des juifs furent ministres des califes et savants des émirs, ce n’est pas un exercice d’érudition : c’est un acte politique et spirituel.
C’est redonner au mot « arabe » sa dimension culturelle, et au mot « juif » sa profondeur historique.
Il y eut un âge où la philosophie juive et la philosophie islamique parlaient la même langue.
Où la science, la foi et la poésie étaient sœurs.
Où le livre, qu’il soit Torah, Évangile ou Coran, nourrissait la même quête de sens.
Aujourd’hui, dans un monde fragmenté, où l’identité se vit comme un mur et non comme un pont, se souvenir des juifs arabes, c’est refuser l’amnésie imposée par la politique et les haines.
C’est rappeler qu’aucune civilisation n’est pure, et qu’aucune vérité ne se déploie sans l’autre.
La mémoire contre la division
Les juifs arabes furent le visage d’une Méditerranée qui dialoguait avec elle-même.
Leur effacement n’est pas seulement une perte pour le judaïsme ou pour l’arabité : c’est une perte pour l’humanité.
Réhabiliter cette mémoire, ce n’est pas regarder en arrière, c’est rappeler ce que l’avenir a oublié :
qu’entre le Livre et la Raison, entre Jérusalem et Cordoue, il y eut des hommes qui refusaient de choisir.
Et que c’est peut-être à leur lumière qu’il faudrait, à nouveau, apprendre à penser.
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