Lors des conflits, l’intelligence consiste à choisir ses interlocuteurs ; la bêtise, à croire qu’éliminer les plus crédibles affaiblira l’adversaire. L’histoire montre qu’on doit tôt ou tard négocier et vivre avec ceux à qui l’on a fait la guerre. Ceux qui ignorent cette réalité finissent par traiter avec des extrémistes, non fiables et capables de créer les pires ennuis.
Le paradoxe de la division
Depuis sa création en 1948, Israël affiche un objectif : vivre en sécurité au cœur du Moyen-Orient. Mais derrière les proclamations de paix, une stratégie systématique de division a façonné la région. En fragilisant le monde arabe et le peuple palestinien, l’État hébreu a maximisé ses gains à court terme, au prix d’un désastre stratégique à long terme.
La doctrine est claire : un adversaire fragmenté est plus facile à contrôler. Inspiré du classique « diviser pour mieux régner », ce principe a guidé les relations avec les pays arabes et l’approche envers les Palestiniens.
Fragmenter pour mieux régner : l’ingérence israélienne
Dès ses premiers jours, Israël a cherché à affaiblir toute coalition arabe susceptible de menacer sa sécurité. Cette logique s’est traduite par :
• Le soutien à des mouvements séparatistes ou minoritaires dans les pays arabes ;
• L’exploitation des rivalités interarabes pour renforcer sa position stratégique ;
• La marginalisation des leaderships palestiniens modérés, au profit d’interlocuteurs plus radicaux mais plus faciles à contrôler.
Les bombardements israéliens ont touché la Palestine, le Liban, la Syrie, l’Égypte, la Jordanie, l’Irak et même la Tunisie (1985), alors que ces pays étaient accusés à tort d’agression. La fragmentation n’était pas un accident : elle était au cœur de la stratégie israélienne.
La doctrine du « Grand Israël » et la montée de l’extrême droite
Cette logique a été exacerbée par l’essor de l’extrême droite israélienne. Des figures comme Bezalel Smotrich n’hésitent pas à nier l’existence historique du peuple palestinien, affirmant qu’il n’a « ni histoire, ni culture ». Cette négation légitime, à leurs yeux, des politiques de fragmentation et de contrôle.
Conséquence immédiate : un peuple nié ne peut négocier, et un mouvement palestinien divisé reste manipulable.
La fragmentation palestinienne : un calcul israélien
Hamas vs Fatah : une division entretenue
Israël a activement contribué à la division entre le Hamas et le Fatah, considérant qu’un mouvement fragmenté serait plus faible. Le calcul stratégique a fonctionné à court terme mais a engendré des catastrophes :
• Affaiblissement de l’Autorité Palestinienne ;
• Radicalisation croissante de la société ;
• Blocage de toute négociation sérieuse.
L’économie de la mort
La fragmentation a créé une économie perverse où le martyr devient capital politique et rente familiale. La démocratie palestinienne a été confisquée : pas d’élections, pas de débats, pas de responsabilité. Les intérêts matériels prolongent le conflit, tandis que la résistance non-violente reste marginalisée.
La complicité des régimes arabes et occidentaux
L’instrumentalisation de la cause palestinienne
Les régimes arabes ont utilisé la Palestine comme instrument de politique intérieure : un discours creux pour endormir les peuples, et des accords secrets avec Israël pour protéger leurs intérêts immédiats.
Les Accords d’Abraham (2020) ont institutionnalisé cette normalisation, au détriment des droits palestiniens. Ironie cruelle : pendant la campagne meurtrière à Gaza en 2023-2024, le commerce entre les signataires et Tel-Aviv a atteint 10 milliards de dollars, révélant l’écart entre rhétorique et pratique.
Le rôle ambigu de l’Occident
L’Occident fige les Palestiniens dans un rôle de victimes permanentes grâce à une aide humanitaire massive mais inefficace. Parallèlement, il continue de fournir à Israël un soutien militaire et diplomatique vital, garantissant la perpétuation du statu quo.
Les voix étouffées : alternatives palestiniennes
Des intellectuels comme Edward Said ou Azmi Bishara ont toujours plaidé pour une résistance civile et stratégique. Depuis 2023, une jeunesse palestinienne critique le Hamas et l’Autorité, cherchant une troisième voie entre collaboration et martyr inutile. Ces voix sont marginalisées, ignorées par Israël et étouffées par les factions dominantes.
La triple trahison
• Israël : la politique du pire
En fragmentant le peuple palestinien, Israël a brisé toute possibilité de compromis viable. Diviser un peuple, c’est insulter son avenir – et le sien.
• Les régimes arabes : realpolitik cynique
Ils ont trahi la cause palestinienne, privilégiant intérêts dynastiques et géopolitiques tout en maintenant un discours officiel de soutien.
• Les élites palestiniennes : l’échec historique
Querelles internes et luttes factionnelles ont répété un schéma de divisions et de sacrifices inutiles, de la révolte de 1936 au siège de Beyrouth en 1982.
Pour une libération mentale palestinienne
Les Palestiniens subissent une triple trahison : celle d’Israël, celle des régimes arabes, et celle de leurs propres élites. La renaissance ne passera ni par un miracle diplomatique ni par un nouveau martyr, mais par une libération mentale : refuser le rôle de victime sacrificielle, rompre avec l’économie de la mort et inventer une politique de vie.
Un peuple qui a survécu à la Nakba, aux exils et aux sièges mérite mieux que le ressassement des tragédies. Il mérite une stratégie à la hauteur de sa dignité : construire l’avenir plutôt que célébrer la mort.
Seule une révolution mentale et politique permettra aux Palestiniens de sortir de l’impasse, de dépasser les vieux paradigmes et d’inventer de nouvelles formes de résistance, privilégiant la vie sur la mort, la construction sur la destruction et l’unité sur la division.
Laisser un commentaire