Les méfaits de la colonisation française en Afrique du Nord : la domination des terres, des corps et des esprits

La colonisation française en Afrique du Nord fut bien plus qu’une conquête militaire : elle fut une entreprise totale de domination. Elle ne s’est pas contentée de prendre possession d’un territoire, mais elle a cherché à s’emparer d’un monde — celui des hommes, de leurs cultures, de leurs langues et de leurs mémoires. Elle a transformé des sociétés millénaires en laboratoires de la puissance, en terrains d’expérimentation de la hiérarchie et de la dépossession.

Dès son installation, la colonisation s’est imposée par la violence et la spoliation. Des millions d’hectares furent confisqués, les terres des tribus et des communautés rurales livrées aux colons venus d’Europe. Le fellah, autrefois maître de son champ, devint un journalier sur sa propre terre. Les formes de propriété collective — habous, terres tribales, biens communautaires — furent abolies, au profit d’un droit foncier conçu pour le colon et contre l’indigène. L’économie, autrefois enracinée dans des échanges locaux et régionaux, fut réorientée vers les besoins de la métropole : les récoltes de blé, d’huile ou de vigne partaient vers Marseille, tandis que les campagnes, épuisées, sombraient dans la pauvreté. La richesse s’en allait, la misère restait.

Mais la colonisation, en Afrique du Nord comme ailleurs, ne pouvait durer sans la peur. Elle s’érigea donc sur la répression et le sang. L’histoire de la conquête est celle des enfumades, des razzias, des villages incendiés et des révoltes noyées dans le feu. De la résistance d’Abd el-Kader aux insurrections de Mokrani, du Rif ou de Casablanca, chaque génération connut son massacre, chaque révolte sa punition exemplaire. La France coloniale gouvernait par la terreur et la censure, par le silence imposé à ceux qui refusaient de se taire. Même à l’aube de l’indépendance, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en 1945 rappelèrent que l’Empire ne tolérait ni la liberté ni la mémoire.

À cette violence physique s’ajoutait une discrimination juridique et raciale institutionnalisée. Le Code de l’indigénat, véritable apartheid républicain, faisait des musulmans et des Berbères des sujets sans droits, soumis à l’arbitraire de l’administration. La justice coloniale punissait l’indigène, protégeait le colon. Et c’est dans ce contexte qu’en 1870, le décret Crémieux vint parachever la hiérarchie raciale : les Juifs d’Algérie devinrent citoyens français, tandis que les musulmans restaient des indigènes. Ce décret, loin d’être un progrès, fut un instrument politique : il brisa la solidarité historique entre Juifs et musulmans, érigea des barrières là où il y avait coexistence, et installa durablement le soupçon et la division. Le colonialisme, toujours habile, savait que pour régner sur un peuple, il fallait d’abord le fracturer.

Mais la plus profonde des violences fut sans doute celle qui ne saigne pas : la destruction culturelle et identitaire. Par l’école coloniale, on inculquait aux enfants la honte de ce qu’ils étaient. On leur apprenait que la France était la patrie de la lumière, et que leurs ancêtres vivaient dans les ténèbres. Le français devint la langue du pouvoir et du savoir, tandis que l’arabe et le berbère étaient relégués aux marges du foyer ou de la mosquée. L’histoire du Maghreb fut effacée des manuels, remplacée par celle d’une France qui prétendait avoir tout apporté : les routes, l’école, la civilisation. Les traditions, la poésie, les chants, les coutumes furent tournés en dérision ou réduits à du folklore. Ce n’était pas seulement une domination politique — c’était une entreprise d’effacement de l’âme.

Sur le plan économique, la colonisation se fit aussi pillage. Les ressources — minerais, pétrole, blé, olives, dattes — furent extraites et exportées pour nourrir l’industrie métropolitaine. Les infrastructures construites — ports, routes, chemins de fer — ne servaient pas à relier les peuples, mais à évacuer leurs richesses. Le développement local était sacrifié à la logique du profit impérial. Les colonies furent maintenues dans un état de dépendance structurelle : on détruisait leurs industries naissantes pour qu’elles ne puissent jamais concurrencer la métropole. L’Afrique du Nord devint un marché captif, condamné à produire pour d’autres et à consommer ce qu’on voulait bien lui vendre.

Les conséquences humaines furent tragiques. L’exode rural vida les campagnes, créant des périphéries misérables autour des villes coloniales. Les famines et les épidémies, aggravées par la désorganisation des structures locales, firent des milliers de morts. La pauvreté devint structurelle, la dignité rare. Les humiliations quotidiennes, les vexations administratives, la peur de l’autorité coloniale laissèrent des traces profondes dans la mémoire collective. Et lorsque certains cherchèrent une échappatoire, ce fut souvent dans l’émigration : l’exil, volontaire ou forcé, vers la métropole, prolongea la dépendance coloniale sous d’autres formes.

Même après les indépendances, la blessure coloniale demeura ouverte. Les frontières tracées par la France selon ses intérêts déchirèrent parfois des communautés anciennes. Les régimes politiques nés de l’indépendance héritèrent des structures autoritaires et centralisées de l’administration coloniale. La langue française, devenue outil de distinction, creusa un fossé entre les élites et le peuple. Et la mémoire, encore aujourd’hui, demeure conflictuelle : entre nostalgie coloniale en France et ressentiment postcolonial au Maghreb, le passé pèse sur le présent.

Mais plus que tout, la colonisation a laissé une cicatrice invisible : l’acculturation, la colonisation des esprits. C’est là que réside le crime le plus durable. À force d’entendre que la France était la lumière et que leurs traditions étaient l’obscurité, des générations d’hommes et de femmes ont intériorisé le doute, la honte et l’infériorité. L’école coloniale, sous couvert d’instruction, fut un instrument d’aliénation. Elle fabriqua des élites “assimilées”, parlant la langue du maître, pensant selon ses catégories, souvent coupées de leur peuple et de leurs racines. Cette domination symbolique, plus subtile que la violence armée, a façonné les mentalités jusqu’à aujourd’hui. On peut se libérer d’un empire, mais non si facilement de la hiérarchie des valeurs qu’il a gravée dans les consciences.

La colonisation française en Afrique du Nord fut donc une domination totale : des terres, des corps et des âmes. Elle a détruit les structures anciennes sans bâtir une justice nouvelle. Elle a imposé sa modernité en ruinant la dignité. Elle a laissé derrière elle des sociétés blessées, divisées, encore marquées par la double injonction d’admirer l’oppresseur et de se méfier de soi-même.

La mémoire de ces méfaits n’est pas vengeance : elle est exigence de vérité. Car on ne répare pas ce qu’on refuse de nommer.

Et reconnaître ces crimes, ce n’est pas condamner une nation, c’est lui rendre sa part de lucidité. Car il n’y a de fraternité possible qu’entre égaux — et il n’y a d’égalité que lorsque la vérité a été dite.

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