Les oubliés de l’ombre : le calvaire silencieux des prisonniers palestiniens

Alors que la guerre à Gaza a exacerbé les tensions, la situation des prisonniers palestiniens en Israël suscite une inquiétude croissante parmi les défenseurs des droits humains. Détentions sans jugement, conditions de vie dégradantes et arrestations de mineurs rappellent qu’au-delà du conflit, une autre tragédie se joue dans le silence des prisons.

Derrière les murs des prisons israéliennes, un drame humain se joue loin des regards. Des milliers de Palestiniens — commerçants, étudiants, ouvriers ou pères de famille — y sont détenus, souvent sans jugement, sous le régime de la « détention administrative ». Ce dispositif, en vigueur depuis des décennies, permet à Israël d’emprisonner des individus pour des durées renouvelables indéfiniment, sur la base d’éléments classés secrets et sans qu’ils aient accès à un procès équitable.

Selon les ONG israéliennes B’Tselem et HaMoked, plus de 3 500 Palestiniens se trouvent aujourd’hui dans cette situation, sur un total de 11 000 détenus. Les autorités israéliennes invoquent la sécurité nationale et la prévention d’attaques imminentes pour justifier cette mesure. Mais pour les organisations de défense des droits humains, elle constitue une violation flagrante du droit international et des principes fondamentaux de justice.

Depuis le 7 octobre 2023, date des attaques du Hamas et du déclenchement de la guerre contre Gaza, les arrestations se sont multipliées. Des hommes ont été emmenés au milieu de la nuit, souvent sans explication, parfois à la place d’un proche. Beaucoup n’ont jamais été informés du motif de leur détention. Ils disparaissent pour des semaines, des mois, parfois des années, dans un silence qui isole autant les prisonniers que leurs familles.

Quand ils ressortent — quand ils ressortent — ils sont méconnaissables.

Amaigris, épuisés, vieillis avant l’âge. Plusieurs témoignages recueillis par Le Monde décrivent une politique de privation délibérée. Le ministre israélien de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, avait d’ailleurs revendiqué publiquement en 2024 une « nourriture minimale » pour les prisonniers palestiniens. Il aura fallu l’intervention de la Haute Cour de justice israélienne, le 7 septembre 2024, pour rappeler que l’État d’Israël ne « remplissait pas ses obligations » envers ses détenus.

Mais la faim n’est qu’un des visages de la souffrance carcérale.

Les ONG israéliennes Gisha et B’Tselem documentent depuis des mois des violences physiques, des privations de sommeil, des humiliations et des traitements dégradants. Certains témoignages font état de sévices sexuels et de passages à tabac. La prison de Ktziot, dans le désert du Néguev, revient régulièrement dans ces récits. Ce centre, rouvert pendant la seconde Intifada, est aujourd’hui décrit comme un lieu d’une extrême brutalité, où la peur est devenue un mode de gestion.

Dans son rapport Welcome to Hell (« Bienvenue en enfer »), publié en mars 2024, B’Tselem évoque un « système de violence structurelle ». De son côté, le Club des prisonniers palestiniens a recensé 77 décès depuis le 7 octobre 2023, dus à la torture, à la privation ou à l’absence de soins médicaux.

À cette réalité déjà accablante s’ajoute celle, plus insoutenable encore, des mineurs détenus.

Selon Defense for Children International – Palestine, près de 200 enfants palestiniens sont actuellement emprisonnés dans les geôles israéliennes, certains âgés de 13 ans à peine. Ils sont souvent arrêtés de nuit, menottés, interrogés sans la présence d’un avocat ni de leurs parents, et parfois soumis aux mêmes conditions que les adultes. Les ONG dénoncent un recours systématique à la peur et à la contrainte pour obtenir des aveux.

Leur détention, loin de tout accompagnement éducatif ou psychologique, marque durablement ces jeunes vies.

« On leur vole leur enfance, leur avenir et leur confiance dans la justice », confiait récemment une assistante sociale de Jérusalem-Est à Haaretz.

Ces enfants grandissent dans un monde où l’injustice devient une expérience fondatrice — et c’est là sans doute la blessure la plus profonde.

Ces faits, régulièrement confirmés par des observateurs israéliens et internationaux, posent une question essentielle : jusqu’où peut-on aller au nom de la sécurité ?

La détention administrative, présentée comme un instrument de prévention, semble devenue une mesure de contrôle permanent, où l’exception devient la règle.

Et derrière les chiffres, il y a des visages : des mères sans nouvelles, des familles suspendues à l’attente, des enfants qui grandissent dans l’incertitude.

L’État d’Israël se présente comme une démocratie fondée sur le droit. Mais comment concilier cette image avec l’existence d’un système qui prive des milliers de personnes de liberté sans procès ni accusation ?

Une société qui s’habitue à l’arbitraire risque d’en perdre le sens même de la justice. Et un pouvoir qui détient sans juger finit, tôt ou tard, par ne plus savoir juger sans détenir.

Cette situation ne se réduit pas à une confrontation politique. Elle interroge notre rapport commun à la dignité humaine.

Chaque prisonnier palestinien, qu’il soit coupable ou non, reste un être humain, porteur de droits inaliénables. Le respect de ces droits n’affaiblit pas la sécurité d’un État ; il en fonde la légitimité.

Dans un contexte où la guerre et la peur dictent les comportements, il est urgent de rappeler que la justice ne peut être sélective, et que la dignité n’a pas de camp.

L’oubli de ces prisonniers, condamnés à l’invisibilité, est une défaite morale autant qu’humaine.

Car lorsque le monde détourne le regard, ce ne sont pas seulement des hommes que l’on efface derrière les barreaux, mais l’idée même d’humanité que nous prétendons défendre.

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