L’amour des oliviers, ou la preuve éclatante de l’appartenance

Les oliviers des vrais Méditerranéens

Les Méditerranéens — les vrais, les sémites, ceux dont la peau garde la lumière du soleil et la mémoire du sel — aiment les oliviers comme on aime ses ancêtres.

Ils les touchent avec dévotion, parlent à leurs troncs, cueillent leurs fruits comme on recueille une bénédiction.

Il existe encore, entre Bethléem et Naplouse, des oliviers qui ont connu Jésus et Mohamed probablement aussi. Ils ont survécu aux empires, aux conquêtes, aux sécheresses. Ils ont vu les prophètes, les pèlerins, les paysans et les poètes.

Ces arbres sont plus que des arbres : ils sont des témoins.

On les vénère comme des saints.

Aucun vrai Méditerranéen n’arracherait un olivier — il l’élague, le soigne, le bénit.

Mais ceux qui viennent des plaines glacées de l’Europe ou de la Russie ne peuvent pas comprendre cela et ne pourront jamais le comprendre ou alors il leur faudra des siècles d’existence sur ces terres.

Ils n’ont pas grandi dans ce monde où cet arbre a un nom, une âme.

Déraciner un olivier, c’est s’exclure soi-même de la Méditerranée.

Turmus Ayya : un après-midi dans les oliveraies

C’était un après-midi ordinaire dans les collines de Turmus Ayya.

Brahim Hamaiel montrait à une journaliste de la BBC ses arbres mutilés, troncs sectionnés à la hache, quand une douzaine d’hommes masqués ont surgi en courant, armés de bâtons. En quelques minutes, la scène a basculé : des voisins sont accourus avec des lance-pierres, des dizaines de colons ont envahi les collines, pénétré dans des maisons, incendié véhicules et habitations.

Brahim ne partira pas.

« Quelque chose de plus fort que la peur me pousse à rester », confie-t-il.

Cet épisode n’est pas une exception, mais un quotidien en Cisjordanie. Depuis octobre 2023, avec l’assouplissement du port d’armes pour les colons, les agressions se sont multipliées : l’ONG israélienne Yesh Din a recensé près de 1 200 attaques en dix mois.

Des centaines d’exactions signalées par l’ONU : incendies de maisons, destructions de cultures, agressions de civils, et surtout, déracinement systématique d’oliviers centenaires.

L’olivier, mémoire et fidélité

Dans chaque village, l’olivier est un sanctuaire.

Il nourrit, éclaire, console.

Dans le Coran, il est « arbre béni » ; dans la Bible, son rameau est signe de réconciliation.

En Palestine, il est mémoire et fidélité. Il incarne la paix, la patience, la continuité du monde.

À al-Mughayyir, des centaines de ces géants silencieux ont été jetés à terre.

Des arbres de soixante-dix ans renversés par des bulldozers, au nom de la sécurité.

Mais quiconque connaît la Méditerranée sait qu’on ne déracine pas un olivier pour se protéger.

On déracine un olivier pour déraciner un peuple.

Ce geste est la plus éclatante des confessions : ceux qui l’accomplissent ne sont pas de cette terre.

Le paysan méditerranéen plante, taille, récolte.

L’envahisseur, lui, déracine.

L’un habite, l’autre possède.

L’un soigne, l’autre détruit.

L’olivier, lui, ne ment pas : il sait qui est d’ici, et qui ne l’est pas.

La dépossession, à visage double

Depuis 1967, des centaines de milliers d’oliviers palestiniens ont été abattus, incendiés, arrachés.

La violence prend deux visages :

le premier, brutal, visible — celui des milices de colons, qualifiées par certains médias d’« armée parallèle », qui sèment la terreur pour chasser les Palestiniens champ après champ ;

le second, froid et administratif — celui des formulaires, des permis, de la COGAT, cette bureaucratie militaire qui décide qui peut circuler, cultiver ou respirer.

Derrière les décrets et les barrières, c’est une stratégie : déposséder sans bruit, effacer sans trace, déraciner sans témoin.

Et voici la dernière innovation : la surveillance.

Bases de données biométriques, reconnaissance faciale, drones.

Le système Blue Wolf aurait déjà compilé les visages de centaines de milliers de Palestiniens.

Jamais un peuple n’avait été soumis à une telle combinaison de répression physique et algorithmique.

L’oppression devient technologie, et la technologie devient marchandise.

L’arbre et la terre

Chaque olivier abattu est un acte de guerre spirituelle.

Car déraciner un olivier, c’est tenter d’effacer la mémoire d’un peuple.

Mais chaque fois, un geste obstiné répond à la barbarie : celui du paysan qui replante.

Dans ce mouvement de la main, il y a tout :

le refus de disparaître, la promesse faite aux enfants, l’amour plus fort que la machine.

Un bulldozer peut coucher un olivier.

Il ne peut pas tuer l’espérance qu’il incarne.

Et c’est peut-être là le vrai drame d’Israël : croire qu’on peut faire disparaître un peuple en détruisant ses arbres,

alors qu’à chaque sillon, à chaque plant mis en terre, renaît la certitude d’appartenir à cette terre.

L’olivier ne ment pas

L’olivier est un juge.

Il sait reconnaître les siens.

Ceux qui le détruisent s’excluent eux-mêmes du monde méditerranéen.

Ceux qui le replantent s’y enracinent pour l’éternité.

Et si un jour il ne reste qu’un seul olivier debout sur les collines de Palestine,

alors ce sera lui, le dernier témoin,

le gardien de la vérité :

on n’appartient pas à une terre que l’on mutile.

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