Parmi les formes les plus déshumanisantes, l’accusation de se servir des enfants comme boucliers humains. Cette accusation immonde n’est pas nouvelle. Au moment de justifier la destruction de Carthage, les Romains accusaient les Carthaginois de pratiquer des sacrifices d’enfants pour implorer les dieux ; déjà à l’époque, c’était une stratégie de communication visant à dépeindre les ennemis comme des barbares. Cela sous-entendait que l’humanité était indissociable de l’amour parental et que certains peuples en étaient dépourvus.
Deux millénaires plus tard, cette rhétorique persiste, réapparaissant à chaque guerre coloniale et chaque acte de domination.
En 1969, Golda Meir, alors Première ministre d’Israël, a prononcé une phrase glaçante sur les ondes de la télévision française : « Je ne déteste pas les Arabes. Je ne leur pardonnerai jamais de nous forcer à tuer leurs enfants. » (ORTF, Les Dossiers de l’écran, 8 octobre 1969.) Elle ajoutait, de manière tout aussi choquante : « Il n’y a jamais eu de peuple palestinien. » Ironiquement, Golda Meir avait immigré en Palestine mandataire et, avant la création de l’État d’Israël, possédait des papiers d’identité palestiniens.
Ce mécanisme rhétorique est toujours actif. Il commence par un glissement lexical : on évoque « les Arabes » au lieu de « Palestiniens », on utilise « Arabes » pour désigner « terroristes », et « musulmans » devient synonyme de « barbares ». La déshumanisation débute par le choix des mots.
Accuser un peuple entier d’opter pour la mort plutôt que la vie, alors qu’il subit une oppression extrême, déforme le débat. Cela crée un paradoxe tragique : des parents qui exposeraient volontairement leurs enfants à la mort. En réalité, il s’agit d’une construction rhétorique effrayante : inverser la culpabilité pour justifier l’inacceptable et transformer un massacre en fatalité.
Depuis octobre 2023, plus de 16 000 enfants palestiniens ont été tués à Gaza, selon le ministère de la Santé de Gaza. Des dizaines de milliers d’autres sont blessés, traumatisés et affamés.
Roberto Benigni, l’acteur qui nous a émus dans *La vie est belle*, a récemment lancé un cri poignant : « Même dans les jeux d’enfants, quand l’un se fait mal, on arrête le jeu. » Mais ici, il ne s’agit pas d’un jeu, et personne n’arrête ce cycle de violence. Ces milliers d’enfants palestiniens n’ont pas été tués « par erreur » ; ils ne sont pas morts parce qu’ils se trouvaient près de « sites militaires », ni « malgré » les bombardements. Ils sont morts en cherchant un sac de riz ou un morceau de pain. Ils ont été abattus en fuyant. Certains, âgés de 5 ou 8 ans, avaient jusqu’à douze impacts de balles dans le dos.
Cette stratégie est délibérée : cibler les civils pour briser toute résistance collective, en infligeant un coût humain exorbitant. Pour justifier cette violence, un récit est nécessaire : « Ce sont eux qui nous forcent à tuer leurs enfants. » C’est la manière la plus radicale de déshumaniser l’autre. Le parent palestinien devient alors suspect, accusé d’exposer les enfants, de les transformer en boucliers humains, presque par fanatisme.
Ce discours n’est pas exclusif à Golda Meir ni à Israël. On l’a entendu en Algérie, au Vietnam, en Irak, et aujourd’hui encore à Gaza. C’est un mécanisme ancien et pernicieux qui permet de tuer sans s’effondrer moralement. Pour un être humain normalement constitué, tuer un enfant est l’ultime transgression. Roberto Benigni, l’acteur qui nous a émus dans *La vie est belle*, a récemment lancé un cri poignant : « Même dans les jeux d’enfants, quand l’un se fait mal, on arrête le jeu. » Mais ici, il ne s’agit pas d’un jeu, et personne n’arrête ce cycle de violence.
Il est donc nécessaire de se convaincre que ces enfants ne sont pas tout à fait comme les autres, ou que leurs parents sont complices de leur mort. Les mots peuvent infliger des blessures aussi profondes que les armes. Affirmer « Je ne déteste pas les Arabes » tout en les accusant de sacrifier leurs enfants revient à se dédouaner de ses responsabilités. Tuer des civils est un crime, et tuer des enfants franchit l’ultime ligne rouge.
Mais si l’autre peuple n’est pas comme nous, si l’autre mère n’est pas véritablement une mère, si l’autre père est un fanatique, alors la tâche devient plus aisée. Pourtant, ce sont les mères et pères palestiniens qui fouillent les décombres, recousent les corps, pleurent des enfants ensevelis vivants. Ce sont eux qui enterrent des bébés sous les décombres, et non ceux qui ordonnent d’appuyer sur les boutons.
Aujourd’hui, l’histoire se répète. Ce qui se passe à Gaza dépasse les mots de Golda Meir. C’est un processus d’effacement, une mise à mort collective, accompagnée d’une négation médiatique et politique d’une ampleur terrifiante. Cependant, tant qu’il restera des voix pour refuser cette logique, pour rappeler que les enfants sont des enfants, peu importe leur origine ou leur lieu de naissance, une part d’humanité demeurera debout.
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