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Islam : la République cherche des ennemis à défaut de réponses

À l’approche des élections municipales de 2026, un rapport parlementaire dont la moitié de la teneur reste classée “secret-défense” sur les Frères musulmans refait opportunément surface. Achevé dans la discrétion neuf mois plus tôt, il est soudain présenté comme une urgence sécuritaire nationale. Pourtant, les éléments présentées n’apportent rien de neuf, ni de concret. Derrière l’alibi de la menace, c’est une stratégie politique qui se dévoile : celle d’un pouvoir en quête de boucs émissaires pour masquer son impuissance face aux crises sociales.

Un islam politique fantasmé

Le rapport évoque entre 400 et 1 000 membres présumés des Frères musulmans. Un chiffre marginal — mais suffisant pour alimenter le fantasme d’une infiltration généralisée. Associations, écoles, municipalités : tout devient suspect. Dans ce climat, la foi visible et l’engagement civique musulman deviennent autant de motifs d’alerte. Être croyant, engagé, et musulman suffit désormais à éveiller la méfiance. L’adhésion à la République n’est plus présumée : elle doit être sans cesse démontrée, au prix parfois d’une négation de soi.

Une suspicion ancrée dans l’histoire postcoloniale

Ce soupçon permanent n’est pas anodin : il s’inscrit dans une longue tradition postcoloniale. L’islam en France ne date pas d’hier — il remonte au moins au VIIe siècle. Mais il reste traité comme un corps étranger. Là où d’autres confessions bénéficient de précautions, les musulmans sont scrutés, suspectés, marginalisés. Le musulman pratiquant, dans l’imaginaire politique, cristallise les angoisses contemporaines : insécurité, repli identitaire, crise du vivre-ensemble.

“Islamisme” : un mot pour tout dire… et ne rien dire

Le terme “islamisme” est devenu un mot-valise. Il amalgame tout : pratiques religieuses, engagements culturels, revendications sociales, idéologies politiques — et même le terrorisme. À la différence du “judaïsme” ou du “christianisme”, il ne désigne rien de précis. Ce flou sémantique n’est pas innocent : il permet de jeter le soupçon sur l’ensemble des musulmans. L’amalgame entre islam et islamisme, donc islamisme radical est désormais monnaie courante. Pire encore, l’emploi du terme “islamophobie”, quand il désigne pourtant des actes haineux bien réels, continue de diviser.

Une diversion politique qui masque le réel

En s’obsédant sur un “ennemi intérieur”, la République évite de regarder en face ses propres défaillances. L’hôpital s’effondre, l’école vacille, les services publics reculent. La précarité s’installe, la jeunesse se désespère. Plutôt que d’y répondre, certains préfèrent agiter l’épouvantail de “l’islamisme municipal”. Une manœuvre bien rodée : elle détourne l’attention, radicalise le débat, et prépare le terrain électoral. Mais à quel prix ?

L’islamisme prospère là où la République se retire

Le radicalisme religieux n’est pas le fruit d’une idéologie étrangère, mais d’un vide : celui laissé par la République. Quand l’école échoue, quand l’ascenseur social est à l’arrêt, quand la société stigmatise au lieu d’intégrer, un récit alternatif s’installe. L’islamisme radical offre un sens, une communauté, une révolte. Il s’impose là où la République n’a plus de récit à proposer. Et pourtant, on continue à parler d’« entrisme », alors que les musulmans sont largement absents des sphères d’influence, hors du sport ou de quelques figures médiatiques.

Une laïcité à deux vitesses

Ce rapport ne s’attaque pas à la radicalité, mais à la légitimité même de la présence musulmane. Il propose une politique d’exception où le soupçon tient lieu de preuve. Une laïcité à géométrie variable, où la liberté de conscience devient conditionnelle. Pourtant, ce n’est pas par l’exception qu’on défend la démocratie, mais par le droit. La République doit rester fidèle à ses principes : égalité, liberté, justice. Ou elle cessera d’être République.

Structurer un islam de France, enfin

Depuis vingt ans, les tentatives pour structurer l’islam en France ont échoué. Le Conseil français du culte musulman est devenu une coquille vide. Pourtant, il est urgent d’organiser un cadre crédible, enraciné localement, capable de dialoguer avec l’État sans en dépendre. Le modèle des consistoires juifs pourrait inspirer une gouvernance légitime de l’islam français. Des ressources existent — entre 300 et 500 millions d’euros collectés chaque année — mais elles doivent être mobilisées pour former, encadrer, clarifier. C’est le seul moyen d’éviter que le vide ne soit rempli par les extrêmes.

La République en danger… d’elle-même

En entretenant une méfiance systémique envers une partie de ses citoyens, la République renonce à son idéal universaliste. Elle ne rassemble plus : elle trie, elle conditionne, elle exclut. Ce n’est pas l’islam qui menace la République, mais la manière dont on en parle. En le désignant comme problème, on empêche toute cohabitation sereine. En stigmatisant les voix modérées, on laisse le champ libre aux extrêmes. Ce dont la démocratie a besoin aujourd’hui, ce n’est pas d’un ennemi intérieur. C’est d’un projet commun, juste, cohérent — et profondément républicain.

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