L’universel : idéal trahi, instrument de domination
Depuis les Lumières, les droits humains se présentent comme le langage moral de la modernité. En apparence neutres, rationnels, universels, ils prétendent défendre la dignité de tous. Mais leur histoire est marquée par une contradiction fondatrice : conçus au cœur de l’Europe impériale, ils ont été appliqués selon des géométries variables, justifiant parfois la domination qu’ils prétendaient combattre.
La guerre à Gaza (2007-2025) en a été une tragique confirmation : au nom de la « légitime défense », des États ont soutenu ou justifié des massacres, niant le droit à la vie, à la sécurité et à la résistance d’un peuple colonisé. Une nouvelle fois, l’universel s’est révélé à la fois discours et masque – celui d’un ordre mondial inégal, racialisé, encore structuré par des héritages coloniaux.
Une généalogie coloniale de l’universalisme
L’individu rationnel comme fiction occidentale
Les théoriciens du contrat social (Locke, Rousseau, Kant) ont érigé l’individu libre et rationnel comme fondement du droit. Mais cet « homme universel » excluait femmes, esclaves et colonisés. Comme l’a montré Charles W. Mills dans (The Racial Contract), cet universalisme prétendument neutre reposait en fait sur un particularisme blanc et masculin. La « mission civilisatrice » du XIXe siècle, théorisée par John Stuart Mill, associait progrès et empire, droits et domination.
Un sujet de droit genré, racialisé, bourgeois
Carole Pateman (The Sexual Contract) et Silvia Federici (Caliban et la sorcière) ont montré que l’universalité des droits cachait une structure d’exclusion : patriarcale, coloniale, capitaliste. L’individu des déclarations de droits n’était pas une abstraction neutre, mais le reflet de l’homme blanc européen. Aimé Césaire dénonçait déjà cette imposture dans Discours sur le colonialisme, affirmant que l’Europe, en exportant ses principes à coup de baïonnettes, s’était elle-même « décivilisée ».
Gaza, ou l’effondrement du droit international
Le double standard occidental
La guerre à Gaza a révélé l’hypocrisie des puissances occidentales :
- Les crimes russes en Ukraine ont suscité une mobilisation immédiate ;
- Les crimes israéliens à Gaza (plus de 100 000 morts civils) n’ont déclenché ni sanctions, ni ruptures diplomatiques majeures.
Antony Anghie parle de l’impérialisme du droit international : un ordre juridique conçu pour encadrer les anciens colonisés, jamais pour protéger leur souveraineté. Gaza illustre ce deux poids deux mesures. Et Judith Butler, dans (Vie précaire), rappelle que la reconnaissance des vies dignes de deuil est un acte politique. Or, les vies palestiniennes sont, dans les médias dominants, systématiquement déshumanisées.
La colonialité de l’information
Le discours médiatique occidental – entre effacement du contexte, euphémisation des crimes, et criminalisation des solidarités – rappelle ce que Noam Chomsky appelle la fabrication du consentement. Les soutiens au peuple palestinien sont marginalisés, assimilés à l’antisémitisme, comme l’a montré Norman Finkelstein. Le droit à l’indignation est devenu suspect quand il cible un allié stratégique.
La double peine du Sud global : entre hypocrisie externe et tyrannie interne
Les régimes autoritaires du Sud, eux, rejettent parfois les droits humains comme « inventions occidentales » pour mieux justifier leurs propres violations : arrestations arbitraires, répression des femmes, censure, torture.
Ainsi, les peuples du Sud paient une double facture :
- une oppression externe, via les rapports de force économiques, militaires et diplomatiques ;
- une oppression interne, exercée par des élites souvent corrompues, patriarcales et répressives.
Au nom du rejet de l’Occident, certains gouvernements imposent un nihilisme juridique et politique. Refuser les droits humains sous prétexte qu’ils sont « occidentaux », c’est priver les sociétés du Sud de toute protection, de tout espace pour contester l’injustice. C’est renoncer à l’émancipation.
Vers un universalisme décolonisé
Pluraliser l’universel, sans l’abandonner
Il ne s’agit pas de rejeter les droits humains, mais de les libérer de leur monopole occidental. Boaventura de Sousa Santos plaide pour un universel « insurgé », fondé sur les savoirs, les luttes et les espérances des peuples du Sud. Arturo Escobar parle de pluriversalisme, non pour fragmenter le monde, mais pour reconnaître la multiplicité de ses récits de justice.
Gaza, catalyseur d’un nouvel internationalisme
La solidarité mondiale avec la Palestine – étudiants, artistes, diasporas, peuples autochtones – esquisse un internationalisme nouveau, décolonial, antiraciste, féministe. Le mouvement BDS est son emblème : il oppose à la logique de domination un contre-pouvoir moral, pacifique et transnational.
Dans ce contexte, la reconnaissance de l’État palestinien par une majorité de pays du Sud, face à la réticence du Nord global, incarne une fracture géopolitique croissante. Elle illustre une prise de conscience historique : celle d’un Sud global qui refuse d’être à jamais spectateur ou otage des hégémonies.
L’universel ne se reçoit pas, il se conquiert
Comme le disait Frantz Fanon, « les droits de l’homme, partout où ils sont bafoués, appellent une vigilance révolutionnaire ». L’universel ne doit pas être un legs figé de l’Occident, mais le fruit vivant des combats menés par les opprimés – à Gaza, à Khartoum, à Sanaa, à Tunis ou à Rio.
Comme l’écrivait Walter Benjamin, « toute histoire des vainqueurs est un document de barbarie ». Rendre justice aux opprimés est la condition d’un nouvel humanisme. Un humanisme sans masque.
Un universel qui ne parle pas à la place de, mais avec.
Un universel qui ne domine pas, mais libère.
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