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Le refus américain de visas à la délégation palestinienne à l’ONU : un déni de l’humanité de l’Autre

Le refus des États-Unis d’accorder des visas à la délégation palestinienne pour l’Assemblée générale de l’ONU de septembre 2025 dépasse la simple controverse diplomatique. Il constitue une faute éthique fondamentale – un déni du principe le plus élémentaire de l’humanité partagée : la reconnaissance du visage de l’Autre, pour reprendre la philosophie d’Emmanuel Levinas.

Le visage systématiquement nié

Levinas enseignait que le visage de l’Autre « m’ordonne de ne pas tuer ». Cette rencontre fragile et irréductible fonde toute responsabilité humaine. Pourtant, la politique américaine envers la Palestine incarne l’inverse : la négation systématique de ce visage, recouvert sous des slogans sécuritaires, des vetos mécaniques et une argumentation juridique biaisée.

Tous les Palestiniens sont réduits à une abstraction : « terroristes potentiels », « obstacle à la paix », « problème démographique ». Refuser à sa délégation l’accès à l’ONU revient à déclarer : « Votre visage n’a pas sa place dans l’espace international. » Ce geste s’inscrit dans une tradition de délégitimation institutionnelle, où le recours palestinien à la Cour Pénale Internationale – instance reconnue par 127 pays – est paradoxalement utilisé comme prétexte à son exclusion.

La complicité éthique du veto

Les 45 vetos américains brandis depuis 1972 contre des résolutions concernant la colonisation, l’annexion de Jérusalem-Est, les bombardements sur Gaza ou la protection des civils palestiniens ne représentent pas seulement une stratégie diplomatique. Ils constituent une faute éthique profonde. Chaque veto efface symboliquement le visage de l’enfant sous les décombres, de la mère affamée à Gaza, du vieillard privé de soins.

En protégeant systématiquement Israël de toute condamnation, Washington ne défend pas seulement une politique d’occupation : il consacre l’effacement de l’Autre. La souffrance palestinienne est maintenue hors champ, privée de regard, déniée dans sa dignité. Ce refus de visa s’inscrit dans cette logique en empêchant physiquement la représentation palestinienne de se faire voir et entendre.

L’Amérique face à son propre visage

L’ironie est tragique : la nation qui se présente comme gardienne des valeurs universelles, de la liberté et des droits humains nie dans les faits sa propre vocation éthique. Elle devient cette puissance que Levinas redoutait : incapable de reconnaître l’Autre autrement que comme une menace à neutraliser.

L’acharnement américain réside dans ce refus obstiné de se laisser interpeller par le visage palestinien. Refuser un visa à Mahmoud Abbas et sa délégation, c’est refuser le face-à-face, éviter la rencontre, fuir la responsabilité. C’est violer l’Accord de Siège de l’ONU qui impose à l’État hôte de faciliter l’accès des délégations, « indépendamment des relations bilatérales ».

La responsabilité envers l’humanité

L’histoire retiendra que l’Amérique, par ses vetos, ses blocages et son acharnement, n’a pas seulement manqué à ses obligations internationales. Elle a failli à l’exigence éthique la plus fondamentale : répondre de l’Autre, assumer la responsabilité face à sa vulnérabilité.

Levinas nous rappelle que l’humanité se mesure à la capacité de voir dans l’Autre non pas une menace, mais une demande infinie de justice. En refusant de voir, les États-Unis trahissent cette humanité – et ce faisant, ils se trahissent eux-mêmes.

Ce refus de visa n’est pas un incident isolé. Il s’inscrit dans une logique systémique de déni qui, en privant le peuple palestinien de sa voix sur la scène internationale, perpétue son invisibilité politique et sa souffrance. Dans le silence assourdissant des vetos et l’absence forcée des représentants, c’est la possibilité même du dialogue et de la reconnaissance mutuelle qui s’éteint.

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