Sur la pelouse immaculée de la Maison-Blanche, les caméras étaient prêtes à immortaliser l’événement, mais pas à anticiper ce qui suivrait. Clinton, en tant que metteur en scène bienveillant, affichait le sourire d’un parrain de mariage. Arafat et Rabin échangèrent une poignée de mains, semblant incarner des spectres qui feignaient de croire en un rêve commun. L’image fit le tour du monde, fut plastifiée et crue.
On la nomma Oslo.
On aurait pu l’appeler autrement : le théâtre de la paix, ou l’arnaque du siècle, un contrat sans clauses, ou même simplement le commencement d’une fin.
Car parfois, la paix n’est qu’une façade. Et le rideau se lève sur un paysage dévasté.
Oslo ne représentait pas un traité, mais plutôt un piège dans un conflit sans fin. Deux peuples, deux États, deux promesses. Et autant de non-dits que peut contenir un silence diplomatique.
Aucun mot sur l’Etat Palestinien.
Aucun mot sur le retour des réfugiés.
Aucune mention de Jérusalem.
Pas même une virgule sur les colonies.
Comme si les maisons de béton avaient plus de droits sur l’avenir que ceux qu’on chasse depuis 48.
Les questions épineuses furent balayées sous le tapis des conférences. Toutefois, ce tapis flottait au-dessus d’un gouffre. Pendant que les signatures crépitaient, les bulldozers poursuivaient leur ouvrage.
Les colons n’étaient pas à Washington.
Ils étaient déjà sur le terrain, signant à leur façon : avec des murs.
Puis vint Camp David II, l’acte II de cette tragédie-comédie. On prétendit avoir tout offert, mais ce “tout” ressemblait à un pays morcelé, sans mer, sans ciel, sans air.
Un puzzle d’enclaves, traversé par les routes d’un autre. Lorsque Arafat rejeta cet assemblage de miettes, il fut désigné coupable. Dans cette pièce, refuser l’humiliation équivalait à refuser la paix. Une horde de journalistes aux ordres diffusa une version totalement biaisée des faits. Et cette version devint la version officielle pour tous les organes de presse.
Ainsi l’Autorité palestinienne entra dans une cage exiguë. Elle avait des bureaux, mais pas de frontières ; des drapeaux, mais pas de patrie. On lui confia la gestion des déchets, des urgences et des illusions.
Et, plus grave encore, on lui assigna la sécurité. Mais pas celle de son peuple — celle de l’occupant.
Elle devint l’intermédiaire d’un ordre qu’elle ne maîtrisait pas, l’ombre administrative d’une indépendance reportée. Elle finit par se discréditer auprès de la population locale.
Quand, avec l’aide discrète mais bien réelle d’Israël, Gaza vota pour le Hamas en 2006, on redécouvrit les limites de l’amour occidental pour la démocratie. Les aides furent coupées, ainsi que l’eau et l’électricité. Le piège se refermait doucement mais sûrement sur les Palestiniens.
À Gaza, les années n’écoulent pas : elles éclatent.
Les guerres à Gaza reviennent comme les saisons. Ici, l’été tombe du ciel, et l’hiver remplit les tombes.
On appelle cela le droit à se défendre. Mais qui défend l’enfant qui a oublié le bruit du silence ? Qui protège ceux dont le nom ne survivra pas à la poussière ?
Rabin a été assassiné, Arafat est mort dans des circonstances douteuses et trente ans plus tard, on déclare que les accords d’Oslo sont caducs. C’est une erreur. Il a réussi au-delà de toutes les espérances. Il a pacifié les apparences, fabriqué une paix d’exposition, et offert à Israël le statut de pacificateur — ainsi qu’une carte d’un territoire redessiné.
Et si l’on se posait la question qui dérange : A quel moment de son existence Israël a vraiment voulu la paix ? Ou simplement que le monde l’imagine possible ?
Car à l’époque, il suffisait d’un mot pour masquer un mur, et d’un traité pour faire oublier un siège.
Pendant ce temps, à Rafah, un enfant retourne une pierre. Pas pour la lancer, mais pour chercher sa sœur.
Il ne connaît ni Rabin, ni Arafat, ni Clinton, ni Oslo. Il connaît seulement le bruit d’un drone et le silence après une explosion.
Lui aussi aimerait signer un jour. Pas un traité, mais un acte de naissance. Dans un pays où la vérité n’a pas besoin de costume.
Un peu de décence.
Il y a des mots qui deviennent des gifles dans certaines bouches.
Parler de paix comme d’un hors-d’œuvre évoque les “deux camps”, les “responsabilités partagées”, les “opportunités ratées”.
On distingue les “bons Arabes” des autres. Ceux qui sont silencieux, polis, ceux qui savent mourir avec élégance.
Mais il oublie une chose : on ne discute pas depuis une cage. Et l’on ne négocie pas son souffle sous un drone.
Ce qu’il souhaite, c’est une paix qui ne salisse pas les nappes. Une paix sans colère, sans mémoire, sans bruit.
Mais la paix ne naît pas d’un protocole. Elle émerge parfois d’un cri ou d’un silence. Celui que l’on doit à ceux qui n’ont jamais vu l’autre côté d’un checkpoint.
Un peu de décence.
Ou mieux : un peu de vie.
Prenez leur ration d’eau, leur couvre-feu, leur passeport en pointillés.
Et vous verrez : même les mots finissent par appeler à la justice. Même les mots.
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