Reconnaître un État, c’est poser un acte politique. Mais que vaut un geste, aussi solennel soit-il, s’il ne déplace aucune ligne, ne transforme aucun rapport de force, ne soulage aucune douleur ? Le conflit israélo-palestinien n’est pas irrésolu faute de plans. Il est figé faute d’audace. Il ne manque pas de solutions ; il manque de souffle.
Reconnaître un État palestinien aujourd’hui ?
Certains y voient un acte fondateur, d’autres une nécrologie anticipée. Le geste est symbolique, presque sacré. Mais le résultat reste introuvable, empêché par la peur, la duplicité et la lâcheté internationale.
En septembre, une quinzaine de pays, principalement occidentaux, envisagent de franchir le pas. Ils veulent dire : « La Palestine existe. » Mais derrière la scène, l’Amérique gronde, Israël menace, et l’Allemagne hésite. Chacun sait pourtant que ce geste, à lui seul, ne suffira pas.
Car la racine du conflit ne se trouve plus dans le droit international, il a perdu toute crédibilité tant il a été bafoué, non il est dans l’imaginaire. Il ne s’agit plus de négocier des lignes sur une carte, mais de guérir des blessures mythologiques. La négation de la réalité est telle. Deux peuples, deux récits, deux absolus. L’un invoque un droit biblique millénaire, l’autre une survie nationale sanctuarisée. Chaque compromis est perçu comme une trahison de l’identité, chaque avancée comme une menace existentielle. Pourtant ils savent qu’ils sont condamnés à vivre côte à côte en attendant de vivre un jour ensemble.
Et au-dessus de cette tragédie, une constante : la main américaine. Jadis considéré comme un potentiel arbitre, aujourd’hui ouvertement garant d’un déséquilibre structurel. Ce n’est plus un médiateur, c’est un pilier de l’architecture coloniale. Son soutien absolu à Israël verrouille toute sortie par le haut. Washington ne négocie pas : il impose. Il ne cherche pas la paix : il protège un projet colonial sans limites.
Alors, que vaut une reconnaissance dans ce contexte ? Une étincelle dans une pièce sans oxygène. Un miroir tendu à une diplomatie qui se ment. Septembre ne modifiera pas le réel : Gaza restera sous blocus, Ramallah sous tutelle, Jérusalem sous verrou, et les colons poursuivront leur œuvre – non plus en silence, mais avec assurance.
La solution à deux États ? Une fiction diplomatique devenue totem d’impuissance. Elle est répétée comme une prière dans un désert laïc. Ce n’est pas une injustice – c’est une irréalité. Trop de murs, trop de routes réservées, trop d’annexions de fait. Le rêve d’hier est devenu l’alibi d’aujourd’hui.
Et si, justement, le temps était venu de réinventer ?
Osons penser hors du cadre. Osons dire que la paix ne viendra pas par simple découpage territorial. Elle viendra peut-être par une révolution des concepts. Faut-il envisager une fédération binationale garantissant égalité des droits, justice pour les réfugiés, sécurité pour tous ? Faut-il imaginer une souveraineté partagée, un modèle post-national fondé sur la citoyenneté plutôt que l’ethnicité ? Utopie ? Peut-être. Mais plus réaliste que l’illusion cartographique actuelle ou celle de déporter des millions de personnes.
Et si le changement ne venait pas d’en haut, mais d’en bas ? Par des coalitions de la société civile, des alliances transfrontalières, des jumelages de villes, des coopérations universitaires israélo-palestiniennes, des tribunaux citoyens, des artistes, des mouvements de désobéissance. Briser le monopole étatique du récit. Créer un imaginaire alternatif.
Et si l’Europe, au lieu de suivre, initiait ? En conditionnant ses accords commerciaux au respect du droit international. En soutenant activement les ONG sur le terrain. En promouvant une diplomatie de la cohérence. En accueillant la voix des Palestiniens non comme une plainte, mais comme une parole politique. La politique du pire a fait naitre le Hamas, faisant en sorte que naissent des initiatives vertueuses.
Il est temps d’arrêter de feindre. Le processus est mort. Oslo est un cadavre diplomatique qu’on maquille tous les ans pour les photos de famille. Reconnaître cet échec n’est pas céder au désespoir, c’est se libérer du mensonge.
Alors, que reste-t-il ?
La parole. Le témoignage. Le regard de l’homme – israélien ou palestinien – qui ne renonce pas. Non par naïveté, mais parce qu’il sait que le refus permanent est un suicide différé. Il sait que la paix ne tombera pas du ciel, mais jaillira peut-être de la fatigue du sang.
Ce jour viendra si nous l’appelons. Si nous refusons l’arrogance du fort comme le silence du faible. Si nous désertons les fatalismes. Si nous parlons enfin avec des mots nouveaux.
La paix n’est pas un rêve. C’est une insurrection contre le réel.
C’est un imaginaire à reconstruire. Un combat à mener contre l’oubli et l’habitude.
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