« Trop âgé pour entreprendre ! » Cette remarque, lancée par une amie quadragénaire à l’annonce de l’élection du nouveau pape, Léon XIV, âgé de 69 ans, pourrait sembler anodine. Elle n’en est pas moins révélatrice d’un imaginaire collectif profondément ancré, où la vieillesse est assimilée au déclin, à la mise à l’écart, voire à l’inutilité.
Dans nos sociétés technocratiques, obsédées par la performance, la vitesse et l’innovation, l’expérience peine à se frayer un chemin. Ce qui fut longtemps un signe de respect devient aujourd’hui un stigmate. L’obsession pour le « jeune talent » et l’agilité numérique écrase les vertus de la mémoire, de la patience et de la transmission. Cette dérive ne signe pas seulement une injustice : elle constitue une perte collective.
Il ne s’agit pas d’opposer les générations, mais de rétablir entre elles une complémentarité féconde. Dans de nombreuses cultures, la vieillesse est un sommet plutôt qu’un crépuscule. En Afrique, on dit qu’« un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Dans le monde arabe, le mot cheikh associe l’âge, le savoir et l’autorité morale. En Inde, la dernière étape de la vie — celle de la sagesse (ashrama) — est consacrée à la transmission. Partout, les aînés sont les gardiens de la mémoire collective, des passeurs d’humanité. Partout, sauf peut-être en Occident, où l’on a trop souvent médicalisé, isolé et rendu invisibles ceux qui, hier encore, faisaient société.
Ce rejet n’est pas sans conséquences. En reléguant les aînés aux marges, nous nous privons de ressources précieuses. Le vieillissement est devenu une réalité à gérer, un coût à contenir, un tabou à dissimuler. Or, selon les projections des Nations Unies, plus de 2,1 milliards d’êtres humains auront plus de 60 ans en 2050. Cette transition démographique n’est pas un fardeau : c’est une chance. Une opportunité inédite de réinventer notre contrat social à la lumière de la longévité.
Et pourtant, les débats qui en France mobilisent régulièrement la rue autour de l’âge légal de départ à la retraite semblent ignorer totalement cette mutation de fond. Pris dans une logique de rapport de force — entre exécutif et syndicats, entre budget et revendications —, ils réduisent la vieillesse à une question comptable, la relèguent au registre du travail à finir ou à fuir. Tout se passe comme si la seule alternative était de « partir plus tard ou de partir épuisé », sans jamais interroger le sens même du vieillir, ni la place que cette étape pourrait (ou devrait) occuper dans le tissu social.
Sur le plan économique, la valorisation des seniors est pourtant une nécessité. Alors que certains pays — les pays nordiques, le Japon — ont su mobiliser ce capital humain expérimenté, ailleurs les stéréotypes persistent. « Trop vieux pour se former ? » Pourtant, près de 15 % des reconversions professionnelles dans l’OCDE sont initiées par des quinquagénaires. « Trop lents pour le numérique ? » Ce sont pourtant ces mêmes générations qui ont accompagné, voire piloté, les révolutions technologiques des trente dernières années. Il ne s’agit pas de leur demander de s’adapter à une modernité qu’ils ont largement façonnée, mais de changer notre regard.
Certes, les politiques évoluent : retraite progressive, tutorat intergénérationnel, dispositifs de transition ou d’aménagement de fin de carrière. Mais ces mesures, trop souvent pensées dans l’urgence budgétaire, peinent à inscrire le vieillissement dans une vision d’ensemble. Le débat public, prisonnier de ses clivages idéologiques, continue d’ignorer la dimension existentielle, sociale, culturelle de la vieillesse. Il oublie que réhabiliter l’âge, ce n’est pas simplement prolonger la vie active : c’est reconnaître à chaque étape de la vie sa pleine dignité, son utilité sociale, son apport irremplaçable. C’est créer des ponts entre générations, concevoir des espaces partagés, encourager l’engagement citoyen des aînés, soutenir l’entrepreneuriat senior.
Vieillir, ce n’est pas se retirer du monde, c’est y entrer autrement. Hannah Arendt rappelait que le pouvoir naît de l’action collective. Les aînés, loin d’être des spectateurs, peuvent encore débattre, transmettre, mobiliser. Erik Erikson parlait de générativité : ce besoin vital de contribuer, même — et surtout — lorsque l’on sait que l’on ne changera pas le monde seul.
Dans un monde saturé d’instantanéité, d’incertitudes et de ruptures, les cheveux argentés peuvent encore tisser du lien, réintroduire le temps long, redonner sens à ce qui nous rassemble. Il ne s’agit pas d’idéaliser la vieillesse, mais de la réinscrire pleinement dans notre horizon collectif. La modernité ne gagnera rien à nier l’âge : elle a tout à apprendre de sa sagesse.
Valoriser les aînés, ce n’est pas céder à la nostalgie : c’est faire le pari lucide d’une société plus solidaire, plus enracinée, plus durable. Une société capable de reconnaître que les plus expérimentés ne sont pas un poids, mais une force. Une société, en somme, véritablement en bonne santé.
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