Le Monde a récemment publié une tribune de Paul Bernard intitulée « Être juif en France aujourd’hui, c’est être seul ». Dans ce texte empreint d’émotion, l’auteur évoque les tiraillements identitaires ressentis par de nombreux Juifs français et affirme la nécessité de distinguer l’État d’Israël de son gouvernement, qu’il refuse de soutenir « même par le silence » dans sa conduite de la guerre.
Cette contribution a le mérite de rappeler une souffrance réelle, souvent incomprise ou instrumentalisée, et de redonner à l’introspection une place dans un débat public trop souvent polarisé. Pourtant, malgré sa sincérité apparente, la tribune de Paul Bernard laisse en suspens plusieurs questions. L’absence totale de référence à la Palestine, à Gaza, ou à la souffrance des civils depuis 1948, rend son propos partiel, parfois déroutant, et potentiellement contre-productif. Cette omission ne peut être anodine, surtout dans un contexte où les mots et les silences ont un poids politique. Voici pourquoi des réserves peuvent émerger à la lecture de ce texte :
1. Antisémitisme et critique d’Israël : une confusion préoccupante
Paul Bernard affirme que l’identité juive est aujourd’hui vécue comme un fardeau en France, en raison d’un antisémitisme omniprésent. Si cette réalité est incontestable et doit être combattue avec force, elle ne saurait justifier l’amalgame trop fréquent entre antisémitisme et critique légitime de l’État d’Israël. Toute dénonciation des crimes de guerre perpétrés par ce dernier ne peut être disqualifiée comme suspecte ou antisémite. Maintenir cette confusion revient à priver la critique politique de sa légitimité et à étouffer des voix qui, justement, appellent à la justice pour tous.
2. Le mot « génocide » : un débat juridique, pas une insulte
L’auteur s’insurge contre l’usage du terme « génocide » pour qualifier les agissements d’Israël à Gaza, y voyant une instrumentalisation du passé et une analogie déplacée avec le nazisme. Pourtant, ce terme fait aujourd’hui l’objet d’un examen sérieux par la Cour internationale de justice. L’employer n’a rien d’une provocation : il vise à interroger la gravité des actes commis, notamment la mort de milliers de civils et la destruction méthodique d’infrastructures essentielles à la vie. Le souvenir du judéocide impose la vigilance, non la cécité. Il ne saurait devenir un bouclier moral contre toute responsabilité politique.
3. Le sionisme : une idéologie discutable, non un tabou
Paul Bernard déplore que le mot « sioniste » soit devenu une insulte, dissimulant selon lui une haine des Juifs. Il faut pourtant rappeler que le sionisme est un projet politique, contesté depuis ses origines et critiqué aujourd’hui par de nombreux Juifs eux-mêmes, notamment au sein de mouvements antisionistes juifs progressistes. Refuser d’être assimilé à une idéologie étatique ne signifie pas nier l’identité juive, mais refuser sa captation par un nationalisme violent. Le débat sur le sionisme doit rester politique, jamais religieux ou identitaire.
4. Faut-il demander aux Juifs de France de se désolidariser d’Israël ?
Il est absurde et injuste d’exiger une désolidarisation collective des Juifs de France à l’égard d’Israël. Mais il est légitime d’attendre que cet attachement affectif ne se transforme pas en aveuglement moral. Aimer un pays, c’est aussi avoir le courage de condamner ses dérives. Comme d’autres Français critiquent les guerres menées en leur nom, la parole juive engagée est non seulement possible, mais nécessaire.
5. Mémoire juive et devoir d’universalité
Paul Bernard regrette que la mémoire juive soit instrumentalisée contre Israël, jusqu’à comparer ses actes à ceux de ses anciens bourreaux. Mais la mémoire, pour être vivante, ne peut être figée ni monopolisée. De nombreux survivants de la Shoah ont eux-mêmes dénoncé l’usage politique de cette mémoire pour justifier l’occupation ou les violences à Gaza. Rappeler les leçons de l’histoire ne revient pas à nier le judéocide, mais à prévenir d’autres tragédies humaines.
6. Le judaïsme comme humanisme : une exigence éthique
L’auteur évoque le judaïsme comme un humanisme, et la dette morale d’Israël envers les Juifs du monde. C’est précisément au nom de cette éthique que des voix juives, en Israël comme ailleurs, s’élèvent contre les bombardements d’hôpitaux, la famine imposée à une population entière, et la destruction de Gaza. Le silence, dans ce cas, n’est pas une option : il devient complicité.
7. Les Juifs de France et les politiques de Netanyahou
Les Juifs de France ne sont évidemment pas responsables des choix de Benyamin Netanyahou. Mais lorsque leur identité est instrumentalisée pour légitimer des actes répréhensibles, une prise de parole est salutaire. Il est vital de distinguer entre l’État d’Israël, son gouvernement, et la diversité des Juifs dans le monde. Ne pas confondre ces réalités est un devoir de justice.
8. Le droit à la paix, pour tous
Oui, les Juifs de France ont le droit de vivre en paix, sans devoir se justifier. Mais ce droit est universel. Il doit s’étendre aux Palestiniens, aux musulmans, aux réfugiés, aux discriminés de toutes origines. La lutte contre l’antisémitisme ne doit jamais occulter celle contre l’islamophobie ou les violences coloniales. La « solitude juive » ne doit pas être isolée d’un combat plus large pour l’égalité et la dignité humaine.
L’émotion exprimée par Paul Bernard est réelle, certainement sincère, et mérite d’être entendue. Mais l’émotion ne peut devenir un écran à la critique politique. Ce qui est en cause aujourd’hui, c’est la politique d’un gouvernement israélien d’extrême droite, dont les actes brutalisent un peuple tout entier, et suscitent en retour des discours de haine dans les deux camps. Oublier cela, c’est alimenter les tensions plutôt que les apaiser.
Il ne s’agit pas de choisir entre la défense des Juifs de France et celle des Palestiniens. Il s’agit de refuser qu’on les oppose. La justice, la paix et la solidarité ne sont pas à somme nulle. Seul un dialogue ouvert, sincère et respectueux peut nous sortir de cette impasse morale.
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