Durant la semaine du 24 au 30 mars 2025, deux événements très médiatisés se sont déroulés en Israël et en France. En Israël, les 26 et 27 mars, le ministère des Affaires de la Diaspora a organisé à Jérusalem une conférence internationale sur la lutte contre l’antisémitisme. Parallèlement, le 26 mars, une soirée intitulée « Pour la République, la France contre l’islamisme » a eu lieu au Dôme de Paris. Cet événement, orchestré par #Agirensemble, une initiative d’Elnet, visait à renforcer les relations entre la France, l’Europe et Israël. Des personnalités politiques, dont les ministres de l’Intérieur et des Outre-mer, Bruno Retailleau et Manuel Valls, ont assisté à cette rencontre.
Bien que ces événements diffèrent, ils témoignent d’une préoccupation commune face à la lutte contre l’antisémitisme. L’augmentation des actes antisémites est bien réelle et suscite une légitime inquiétude, appelant à des actions rapides et énergiques de tous, et pas seulement des autorités. Aucune tolérance ne doit être accordée, ni dans les propos, ni dans les écrits, ni physiquement, à cette haine qui a causé tant de souffrances à l’humanité.
Cependant, la présence de la famille Le Pen à Jérusalem soulève des questions sur la sincérité des intentions de chacun. En France, les déclarations récentes de Manuel Valls et les prises de position de Bruno Retailleau ne laissent aucun doute sur leurs arrière-pensées politiques : il s’agit de chasser sur les terres de l’extrême droite en stigmatisant l’Islam et les musulmans.
En effet, ces initiatives partagent un point commun : un rejet sans nuance de l’Islam, des musulmans et surtout des Maghrébins présentés comme une menace civilisationelle, comme ils le disent en chœur, avec Netanyahu et l’extrême droite occidentale, pour la civilisation judéo-chrétienne. Israël serait le premier rempart pour l’Europe contre les envahisseurs, les Sarrasins selon eux.
C’est indigne car la lutte contre l’antisémitisme va au-delà de la simple défense des Juifs ; elle irradie sur les luttes contre toutes les formes de discrimination. Elle doit donc devenir un impératif moral et politique, notamment dans les pays du Sud qui n’ont pas connu le génocide juif, ainsi que dans les nations de l’ex-sphère soviétique qui n’ont pas suffisamment accompli ce travail de mémoire nécessaire. De même, si un tel travail était mené dans les sociétés arabes, qui ne ressentent pas ce sentiment de culpabilité souvent évoqué en Occident et mal compris par les Arabes, la société civile dans ces pays pourrait s’approprier ce combat ; elle apporterait un soutien précieux à ceux qui militent pour les droits du peuple palestinien.
Edward Said, intellectuel palestino-américain, a toujours souligné l’importance de lutter contre l’antisémitisme tout en refusant son instrumentalisation à des fins politiques. Dans son ouvrage « L’Orientalisme » (1978) et d’autres travaux, il a dénoncé à la fois les préjugés à l’encontre des Juifs et ceux visant les Arabes et les musulmans, mettant en garde contre une interprétation biaisée de l’histoire qui opposerait ces groupes au lieu de reconnaître leur humanité commune.
Said affirmait : « Personne ne devrait être complaisant face à l’antisémitisme, tout comme personne ne devrait tolérer le racisme sous quelque forme que ce soit. Les luttes contre l’antisémitisme et contre l’oppression des Palestiniens ne sont pas contradictoires : elles découlent du même principe de justice. »
La lutte contre l’antisémitisme présente des spécificités importantes, mais elle ne doit pas se limiter à une simple posture idéologique, car cela reviendrait à un alibi politique ; il s’agit d’un état d’esprit qui façonne notre manière de concevoir la société et d’interagir au quotidien avec les minorités, les opprimés et la mémoire.
Cependant, l’extrême droite en Occident, soutenue par le gouvernement israélien, tente de détourner cette lutte en l’utilisant pour alimenter une rhétorique identitaire qui exacerbe d’autres formes de haine, notamment contre les Palestiniens au Proche-Orient. Les mouvements d’extrême droite européens s’associent à cette dynamique en diffusant leur haine envers les étrangers, en particulier les Maghrébins et les musulmans. Cette stratégie est à la fois déplorable et dangereuse. L’histoire a prouvé que la haine ne se limite jamais à une seule cible : elle évolue et s’adapte en fonction des contextes politiques. Utiliser l’antisémitisme pour justifier la stigmatisation d’autres communautés est une approche à court terme dangereuse pour tous, même pour ceux qu’on prétend défendre.
Il serait presque comique, si ce n’était pas dramatique, de voir l’extrême droite européenne se poser en rempart contre l’antisémitisme. Il est crucial de rappeler son passé, marqué par des décennies de discours et d’actes antisémites. L’antisémitisme était, comme l’est la haine de l’Islam aujourd’hui, l’un des fondements idéologiques de l’extrême droite. La prétendue conversion du Rassemblement national à la défense d’Israël n’est qu’un repositionnement opportuniste, masquant un héritage antisémite enraciné dans son histoire.
Aujourd’hui, l’extrême droite européenne a compris que l’antisémitisme est devenu un tabou. Elle cherche à redorer son image en se présentant comme l’alliée d’Israël tout en désignant l’Islam comme son nouvel ennemi. Cette stratégie vise à gagner en respectabilité, à légitimer des politiques discriminatoires et à effacer son passé antisémite.
La haine de l’Islam ne trompe personne ; elle ne peut en aucun cas être une preuve de soutien sincère à Israël, mais une manœuvre politique visant à diviser les minorités.
L’historienne Sophie Bessis nous met en garde contre ces prises de position ostentatoires philo-sémites de néo-convertis qui masquent en réalité un antisémitisme latent mais toujours présent. Elle sait mieux que quiconque que tout au long de l’histoire l’extrême droite n’a jamais véritablement évolué, elle a seulement adapté par pur opportunisme son discours haineux aux contextes politiques.
Parce que la lutte contre l’antisémitisme est un humanisme ; elle doit s’inscrire dans un combat plus large contre toutes les discriminations et ne saurait donc être utilisée pour justifier d’autres formes d’oppression.
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