Pourquoi la France s’écharpe-t-elle sur le voile ?

Dans son dernier roman «  les derniers jours du Parti Socialiste » éditions du Seuil-roman Aurélien Bellanger, met au cœur de l’intrigue le républicanisme et le laïcisme comme fondement idéologique au Mouvement du 9 décembre et sa lutte contre ce qu’il perçoit comme les menaces à l’encontre de l’identité républicaine et laïque de la France.

Grémond, le fondateur du Mouvement, incarne cette défense intransigeante des valeurs républicaines et laïques. Il fait de la laïcité le socle sur lequel la gauche pourrait se reconstruire, l’arme contre l’islamisme et les « islamo-gauchistes » qui, selon lui, menacent l’identité républicaine. Le Mouvement se présente ainsi comme le gardien de l’esprit républicain, face à un système politique jugé défaillant. 

Cette instrumentalisation du républicanisme et du laïcisme permet au Mouvement de se poser en recours face à la supposée crise identitaire et sécuritaire que traverse la France après les attentats. Républicanisme et laïcité deviennent les étendards d’un combat idéologique mené par Grémond et ses partisans, au détriment parfois de leur sens originel.

Le roman montre ainsi comment ces valeurs fondatrices de la République française peuvent être récupérées et brandies comme des armes dans les luttes politiques contemporaines, au risque d’en dénaturer la portée universelle. Chacun reconnaitra les vraies personnalités politiques qui sont décrites dans ce roman, mais Aurélien Bellanger a merveilleusement réussi son pari.

Il y a un an, malgré l’opposition de ses parents, la fille d’une collègue a décidé de porter le voile. Depuis la rentrée scolaire, elle retirait son voile avant d’arriver au lycée, conformément à la loi. Cependant, le proviseur et le conseiller principal d’éducation, qui étaient postés devant l’établissement pour surveiller le respect du principe de laïcité, l’avait vue de loin voilée lui ont refusé à plusieurs reprises l’entrée au lycée au prétexte que sa tenue vestimentaire n’était pas conforme. Mais conforme à quoi exactement ? 

Lors des jeux olympiques Paris 2024, certains athlètes masculins ont souhaité défiler en robe, d’autres femmes ont participé aux compétitions voilées et nous avons tous en mémoire la vainqueur du marathon, la néerlandais Sifan Hassen voilée sur le podium.

Récemment Gabriel Attal qui a occupé le poste de ministre de l’éducation a pris une décision, probablement la seule durant ce court mandat, il a interdit l’Abbaya au lycée et la fin de la saison estivale va priver certains de l’éternel débat sur le burkini.

Il est important de se questionner sur la légitimité qu’accorde la société française à cette tenue vestimentaire et surtout sur l’opportunisme des politiciens qui en font une porte d’entrée vers des objectifs dissimulés comme l’illustre A. Bellanger dans son dernier roman.

Depuis l’affaire des jeunes filles voilées de Creil en 1989, la France est régulièrement confrontée à des controverses sur le voile. La loi de 2004 sur le voile à l’école, censée apaiser les tensions, n’a pas clos le débat. Les dirigeants politiques n’ont pas fait preuve de sagesse, de pragmatisme et d’humilité face à la complexité du sujet. On a assisté à une négation de la réalité sociale, à des interprétations biaisées voire méprisantes de la religion, ce qui a été exploité politiquement de la part des musulmans et de ceux qui refusent encore la décolonisation. Légiférer est toujours une solution de facilité. Jamais aucune loi n’a permis de régler un sujet de société.

Je me promenais il y a quelques jours à Marseille, une ville merveilleuse, et j’ai observé ces femmes voilées. Elles sont nombreuses à Marseille. Des citoyennes au comportement civique irréprochable et à priori respectueuses de la loi et de la République.

Depuis la loi 2004, les approches punitives ont eu des effets adverses, le nombre de femmes qui portent le voile n’a jamais été aussi important et c’était prévisible.

Les sujets liés à la pratique de la religion suscitent des polémiques interminables en France depuis plus d’un siècle. L’Islam particulièrement. Ainsi il ne serait pas soluble dans la république. Les attentats terroristes ont libéré les discours dirigés contre l’islam et/ou les musulmans. Chaque occasion est utilisée pour pointer du doigt « ces français » qui ne sont pas comme nous. Les discours virulents d’une extrême droite colonialiste sont devenus « ordinaires » à force d’être relayés par une droite, des politiciens populistes et des médias aux mains de puissants hommes d’affaire. Le fondement de ce discours traduit un mépris de classe. Les quartiers populaires, appelés pudiquement « quartiers sensibles », seraient la source des malheurs de la « bonne France ». Que d’énergie dépensée pour dénoncer l’immigration, maghrébine particuliérement.

Dans de nombreux pays occidentaux, tels que l’Australie ou l’Amérique, il est courant de voir des ministres, des députées ou des journalistes porter le voile sans que cela ne pose problème. On peut alors voir dans l’obsession française pour le voile un héritage du passé colonial qui ne passe pas. Qui se souvient des affiches de la période coloniale, invitant les femmes algériennes à se dévoiler avec la question rhétorique : « N’êtes-vous donc pas jolie ? Dévoilez-vous ! ». Les conseils les plus pertinents peuvent être systématiques rejetés uniquement parce qu’ils proviennent de la puissance colonisatrice. Comme dans une image en miroir en continuant de voir dans le port du voile comme un défi envers ses institutions, une certaine France – qui n’a pas encore pleinement assimilé les indépendances. En l’interdisant, la France n’a fait qu’accroître son attrait pour les jeunes adolescentes en quête d’identité. En voulant l’exclure de l’espace public, la France n’a fait qu’attirer davantage l’attention sur le voile, créant ainsi une prophétie autoréalisatrice. Y aurait-il autant de femmes portant le voile en France s’il n’était pas autant médiatisé et politisé ?

Pourquoi tant de violence et de crispation particulièrement sur la question du voile mais aussi autour de tout ce qui a trait à l’Islam ? 

Le 17 avril à Paris, une jeune Marocaine de 22 ans, Fatima Saidi, a été victime d’injures et de crachats de la part d’un homme. La jeune femme, qui portait le hijab, a poursuivi l’homme pour le filmer, mais il l’a à nouveau insultée et crachée dessus. Pendant la même période, le directeur d’un lycée a reçu des menaces de mort après avoir demandé à une élève de retirer son voile. Début mars, plus de 170 proviseurs de lycée et principaux de collège se sont rassemblés pour dénoncer les intimidations, le harcèlement, voire les menaces de mort auxquelles ils sont confrontés lorsqu’ils rappellent à un élève de respecter la laïcité à l’école. Les tensions dans les établissements scolaires sont palpables et semblent sans fin, alors que ces lieux devraient être des espaces de calme pour de multiples raisons.

L’universalisme que nous promouvons en France, loin des visions communautaristes observées dans le monde anglo-saxon doit aller de pair avec l’absence de discrimination, en étant fondé sur une relation de respect mutuel. C’est là tout l’enjeu du débat, au-delà des stigmatisations haineuses de tous bords.

Les Français de confession musulmane, englobant les pratiquants ou non, ainsi que ceux qui se reconnaissent simplement dans cette culture, ressentent une profonde frustration et un sentiment croissant d’injustice face à la méfiance et à la discrimination dont ils font l’objet. Certains d’entre eux, notamment les plus diplômés selon un livre, intitulé « La France, tu l’aimes et tu la quittes » écrit par des chercheurs du CNRS, finissent par partir à l’étranger, préférant se réfugier dans des pays qu’ils jugent plus accueillants.

La véritable philosophie de la loi de 1905 brandit à tort et à travers dans des débats qui n’en sont pas, reste méconnue de nombreux défenseurs ou détracteurs. Pas une virgule de cette loi ne doit être modifiée, car elle protège toutes les religions, malheureusement elle est désormais utilisée pour stigmatiser une religion en particulier. La laïcité suppose une coexistence pacifique des différentes croyances sans discrimination, ainsi que la reconnaissance des particularités religieuses pour une meilleure intégration dans la société républicaine. Cependant, il est indéniable que si l’Islam peine à trouver sa place dans la société française c’est de la faute de tous. Il faut reconnaître que les torts sont partagés.

Il est essentiel d’engager un dialogue constructif et inclusif afin de rétablir la confiance entre tous et de construire une société française unie dans sa diversité. Faire en sorte qu’en France, il n’y ait qu’une seule communauté : la communauté nationale nécessite bien plus que des discours.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)