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Le “Soft Power” soutien du “Hard Power”

Deux peuples condamnés à cohabiter s’entretuent pour un territoire, une situation tragiquement classique dans l’histoire de l’humanité. Pourtant, curieusement, certains médias occultent cette vérité première pour attribuer les origines de ce conflit à des causes qui réactivent de douloureux souvenirs et suscitent des réactions émotionnelles.

De toute évidence, cette stratégie trompeuse remporte un certain succès auprès des puissants de ce monde où on ne sait plus qui est l’oppressé et qui est l’oppresseur. 

Malgré les preuves évidentes, l’occident continue de soutenir sans réserve et ouvertement la partie la plus forte. En agissant ainsi, il l’encourage dans sa politique expansionniste et met tous les torts sur les opprimés. Comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Le soft power israélien

Le conflit à Gaza est marqué par des asymétries manifestes, notamment sur le plan militaire. Des israéliens innocents ont été massacrés par des commandos du Hamas le 7 octobre. L’histoire, si elle peut un jour retrouver une objectivité débarrassée de propagande nous dira l’ampleur des dégâts. Se défendre et venger ses victimes est un élan « humain », « primaire » mais parce que la puissance militaire israélienne surpasse largement celle des Palestiniens et de toutes les armées régionales cette guerre est inhumaine. Cette asymétrie est incontestable, que ce soit pour l’armement classique ou a fortiori pour la force nucléaire. Israël ne s’en cache d’ailleurs pas qui – par la voix de ses porte-paroles et dans toutes les langues imaginables histoire d’être bien entendu – répète à l’envi que ce qui est arrivé à Gaza peut tout à fait se produire au Liban. Gaza ou le showroom de la dévastation que l’État hébreu est capable de semer dans la région. Sans compter qu’Israël nous a habitués à tester ses dernières armes dans l’enclave palestinienne. “Testé à Gaza” pourront arguer les Israéliens quand il s’agira de commercialiser leurs dernières armes. Les crédits et les armes donnés à Israël par l’occident pourraient faire croire que deux armées s’affrontent. Il n’en est rien évidemment.

Une autre asymétrie, moins abordée, concerne la puissance du « soft power » israélien. Aucun journaliste n’a pu accéder librement à Gaza depuis plus de trois mois. Les rares journalistes palestiniens sur place ont été tués en direct sous les yeux du monde entier. Malgré cela, il est facile de se représenter, à travers les rares images qui nous parviennent, l’étendue des destructions à Gaza. Israël, pour contrer légitimement l’émotion que ressentent les justes de ce monde, dont de nombreux juifs sionistes, sème la confusion en diffusant une propagande grâce à une armée d’influenceurs. Ces demi-vérités, voire ces mensonges, sont relayés par certains médias français partisans. L’utilisation de certains qualificatifs, qui passent inaperçus auprès d’une opinion publique en apparence neutre, fait des ravages en réveillant des souvenirs douloureux.

Tous les pays développés ont recours au soft power pour promouvoir leurs entreprises politiques, militaires, culturelles ou même sportives. La valorisation de la richesse de la culture, de la qualité de l’éducation, de l’agriculture, de la recherche médicale, de l’histoire, de la démocratie et de la liberté des médias constitue une arme efficace et souvent durable. Dès sa création, le tout jeune État d’Israël a cherché à se forger un passé, une histoire dans l’imaginaire des citoyens du monde. Si cela peut sembler légitime sauf que cette propagande visait aussi à manipuler l’opinion publique mondiale. 

Comment en est-on arrivé à accepter la polémique sur une question fondamentale. Le peuple palestinien existe bel et bien et a toujours existé, il est humiliant d’avoir à le réaffirmer lors de chaque débat. La Palestine n’a jamais été un désert. Certes la Palestine n’avait pas le faste de Prague, Vienne, de Paris ou Berlin, les palestiniens n’ont pas eu accédé à la révolution technologique qu’a connue l’Europe mais ils avaient des oliveraies, habitaient des villages, des villes, avaient leur monnaie et leur identité culture. Vouloir effacer toute trace de cela a un nom. Il n’est pas anodin de nier l’existence même d’un peuple. Le soft power israélien s’acharne à nier tout ce qui est palestinien.

Le soft power passe par l’appropriation par des détails, la cuisine par exemple. Les falafels, le houmous ou la chakchouka sont devenus des plats israéliens. Vous pourriez penser que ce n’est pas grave, oui sauf que cela a un impact non négligeable. En effet il n’est pas nécessaire d’être un grand communicant pour comprendre qu’une fois que vous avez gagné la sympathie des masses, que ce soit par l’art, la cuisine ou autre chose, et donc leur cœur, elles seront plus enclines à vous écouter.

Et Israël a beaucoup de choses à dire, au point que cela porte un nom : la « hasbara », terme hébreu désignant les efforts déployés par les Israéliens et leurs partisans pour promouvoir la bonne parole de l’État hébreu dans le monde. C’est l’un des piliers de sa politique. Il est facile de deviner que les Palestiniens, trop occupés à survivre, ne disposent pas des mêmes moyens.

Les mercenaires de la désinformation au service du soft power

À l’ère numérique, ces techniques ne cessent de se perfectionner. Les start-ups israéliennes, souvent issues de cercles d’amis formés à l’armée, opéraient dans une relative discrétion jusqu’au jour où le groupe « Story Killers » (composé de journalistes représentant une vingtaine de journaux, dont Le Monde) mène une enquête approfondie sur les mercenaires de la désinformation dans le monde. Les conclusions, rendues publiques cette année, sont simplement stupéfiantes. Des entreprises israéliennes spécialisées dans la désinformation et l’influence, telles que Team Jorge et Percepto, ont été créées par d’anciens membres du renseignement et des forces armées israéliennes, avec le soutien des organes officiels de l’État. Ces entreprises, considérées comme des leaders mondiaux dans ce domaine, se sont spécialisées dans la manipulation de l’opinion en ligne.

Un scandale rappelant celui qui a suivi les révélations sur le rôle central de l’entreprise « NSO Group » et de son fameux logiciel de surveillance Pegasus, qui avait notamment été utilisé pour mettre sur écoute les téléphones portables de nombreux dirigeants, dont le Président Macron et Angela Merkel, l’ancienne chancelière allemande. Ironie de la situation actuelle, beaucoup de ces dirigeants et élus, espionnés alors que Gaza reste complètement verrouillée et inaccessible aux médias, ont dépensé des millions de dollars en communication et en voyages, se transformant ainsi en VRP d’Israël.

Fondée en 2009, NSO a bénéficié de l’expansion des relations diplomatiques israéliennes, jouant un rôle crucial dans la diversification des alliances du pays. L’utilisation de Pegasus par des États tels que l’Inde, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite souligne la convergence entre le commerce de NSO et la diplomatie et l’armée israéliennes. Israël met à la disposition des régimes autoritaires, moyennant finances, ces technologies pour réprimer les opposants et les défenseurs des droits de l’homme qui, par ailleurs, lui sont souvent farouchement opposés. Cette approche a atteint son apogée dans le golfe Persique, renforçant les relations sécuritaires entre Israël et les États du Golfe, principalement dirigées contre l’influence de l’Iran et de la Turquie.

Pendant longtemps, l’opinion publique mondiale a eu une image angélique d’Israël, considéré comme un petit pays en danger, un îlot de démocratie, encerclé par 400 millions d’Arabes, des ennemis sanguinaires. D’autres avancent l’argument selon lequel Israël, en tant que « seule démocratie de la région », mène une guerre défensive contre des groupes utilisant les civils comme boucliers humains. C’est la confrontation entre l’Occident et l’Orient, la lumière et la démocratie contre les ténèbres et les dictatures. Le soft power israélien met en avant la protection des droits des minorités au sein de la population israélienne, la liberté d’expression et le civisme. Pourtant, dans l’arrière-cour, les choses sont moins reluisantes.

La guerre actuelle à Gaza (souvent dénommée « Opération de Tsahal à Gaza » sans arrière-pensée) a mis en lumière l’énorme fossé entre deux groupes humains qui vivent côte à côte. Il y a ceux qui étaient là avant et ceux qui sont arrivés au début du siècle dernier pour les remplacer, à qui la fameuse « hasbara » de l’époque a répété à satiété qu’ils allaient s’établir sur « une terre sans peuple », eux, le « peuple sans terre ». Dans les années 80, des historiens appelés les Nouveaux Historiens israéliens ont cherché à rétablir certaines vérités historiques. En tant qu’universitaires et historiens israéliens, ils ont donc examiné les circonstances entourant la guerre de 1948 et ont tenté d’approcher la vérité sur des aspects controversés tels que l’expulsion massive de 750 000 Palestiniens ou les conditions de création de l’État d’Israël, remettant en question certains aspects de la version officielle de ces événements. Autant de vérités que, déjà à l’époque, le soft power israélien a travesties et a réussi à faire admettre une version tronquée des faits à l’opinion publique mondiale.

Cette guerre a révélé au monde entier le fossé énorme qui existe entre le quotidien de la société israélienne et celui de la société palestinienne. Les élans de sympathie ici et là ne doivent pas nous tromper. Alors que les armes et les milliards de dollars pleuvent sur Israël, l’Occident s’empresse de couper les aides aux Palestiniens. L’image de l’Israélien moderne et ouvert sur le monde trouve davantage d’écho en Occident que celle d’un réfugié orphelin qui pourrait devenir un jour un soldat, qualifié plus tard de terroriste antisémite par ces mêmes médias. On aurait pu penser que dans le pays d’Honoré d’Estienne d’Orves et de Jean Moulin, la résistance contre l’occupant serait mieux comprise. Ce ne fut pas le cas. Une puissance de feu incommensurable doublée d’une communication efficace fait gagner toutes les guerres.

Jusqu’à quand la puissance du soft power israélien réussira-t-elle à masquer la cruauté du sort réservé aux Palestiniens depuis 75 ans ? Jusqu’à quand le monde dit « libre » continuera-t-il d’ignorer les souffrances d’un peuple dont l’existence même est niée ? Le reste du monde restera-t-il longtemps insensible aux dizaines de milliers de vies palestiniennes perdues chaque jour ? Le grand philosophe chrétien Charles Péguy ne disait-il pas qu’ »Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit » (Notre jeunesse, 1910) ?

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