À l’approche des municipales de 2026 en France, un climat de suspicion ciblée s’installe autour des candidats de confession musulmane. Le phénomène n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans une mécanique désormais bien rodée : faire de l’islam un écran sur lequel se projettent toutes les angoisses identitaires d’une République en crise.
En mars 2025, un rapport classé « secret-défense » sur les Frères musulmans est opportunément transmis à la presse. Ni rigoureux, ni factuel, il amalgame, accuse, insinue. Son objet n’est pas de prévenir un danger réel, mais de façonner un climat. On ne révèle pas une menace : on en fabrique l’illusion. L’islamisme supposé devient une grille de lecture généralisée, où la foi musulmane, même dans ses expressions les plus ordinaires, est scrutée, suspectée, rendue suspecte.
Depuis plus de vingt ans, l’islam est devenu, en France, le miroir des inquiétudes collectives. L’usage extensif et flou du mot « islamisme » disqualifie autant les idéologies extrêmes que les pratiques religieuses légitimes, les engagements citoyens, les formes d’expression culturelle. Ce n’est plus l’acte qui dérange, mais la simple visibilité.
Ce soupçon n’épargne plus l’université. En 2024, le projet Coran européen, qui documente la réception intellectuelle du texte coranique en Europe entre le XIIe et le XIXe siècle, devient la cible d’attaques politiques. Un historien reconnu, John Tolan, est accusé à tort de sympathies islamistes. La recherche devient suspecte dès lors qu’elle trouble une lecture sécuritaire du monde. La complexité dérange ; l’intelligence inquiète.
Plus grave encore, cette suspicion s’infiltre dans le quotidien. En juin 2025, à La Courneuve, un directeur d’école affiche les noms de huit enseignants absents pour célébrer l’Aïd, assortis d’une étrange mention sur le Débarquement de Normandie. Ce geste viole le principe de neutralité du service public et laisse entendre une disloyauté. Ce n’est plus la foi qui est tolérée, c’est la croyance elle-même qui devient délit de visibilité.
Chems-eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, publie un ouvrage sobre et lucide (Défaire les ombres, éd. Albouraq), où il rappelle son attachement à la République tout en alertant : « Il ne fait pas bon être musulman en France. » Les chiffres lui donnent raison : 79 actes islamophobes recensés entre janvier et mars 2025, contre 7 à la même période en 2024. L’amalgame est devenu une stratégie, la stigmatisation un levier politique.
Pendant qu’on agite le spectre de l’« islam municipal », les fractures bien réelles s’aggravent : précarité, décrochage scolaire, défiance institutionnelle. Mais au lieu de s’y attaquer, on désigne des ennemis intérieurs. L’histoire récente regorge d’exemples où la peur fut instrumentalisée. Celle du moment a un visage : celui du musulman.
La loi de 1905 ne saurait être invoquée pour exclure. Elle garantit la liberté de croire et de ne pas croire. Elle est un bouclier, pas une arme. Ce n’est pas la foi qu’il faut interroger, mais la République elle-même : que devient-elle quand elle transforme une appartenance religieuse en présomption d’hostilité ?
Les mots de l’émir Abdelkader, en 1861, conservent une résonance douloureusement actuelle :
« Ce n’est pas la religion qui en est responsable, mais l’ignorance, la passion, la haine. »
La République gagnerait à les méditer. Car c’est son avenir démocratique qui se joue dans sa capacité à distinguer la croyance de la menace, et le citoyen de l’ennemi.
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