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PALESTINE : L’Occident s’honorerait à payer sa dette

Ils marchent. Depuis 1948, ils marchent. Leurs arrière-grands-parents avaient déjà marché, une clé rouillée dans un baluchon, convaincus de revenir sous huit jours. Aujourd’hui, leurs arrière-petits-enfants marchent parmi les ruines de Gaza, sous les drones et les bombes fournies par Washington, Berlin, Londres ou Paris, à la recherche d’un peu de riz ou du corps d’une sœur disparue. Et l’Occident, détourne le regard après avoir, trop souvent, voté contre le cessez-le-feu.
Ils ont fait du « devoir de mémoire » une religion civique. Auschwitz est devenu notre sanctuaire — et c’est juste. Mais cette mémoire s’arrête aux portes de la Nakba, la catastrophe palestinienne commencée en 1948 et jamais achevée. La reconnaître gâcherait la fête.

Mémoire sélective et dette historique

Il faut le dire clairement : l’État d’Israël est né aussi d’une décision imposée par le Nord sur une terre déjà habitée par des Palestiniens, chrétiens, juifs et musulmans. L’Europe et les États-Unis, incapables d’assumer seuls leur responsabilité dans l’extermination des Juifs, ont réglé leur dette morale avec les terres et l’avenir d’un autre peuple. Les réparations dues aux victimes de la Shoah ont été payées par des innocents qui n’y étaient pour rien.
Le grotesque est là : Israël exige que les Palestiniens reconnaissent son droit d’exister, tout en niant le leur. Dans les discours officiels, on ne dit jamais « Palestiniens », seulement « Arabes de Palestine ».

Effacer un peuple : école, langage et impunité

Il y a les murs de béton, et les murs invisibles. Les premiers se franchissent parfois, les seconds enferment des générations entières. En Israël, ces murs invisibles se construisent dans les salles de classe.
Comme l’a montré Nurit Peled-Elhanan, les manuels scolaires israéliens réduisent les Palestiniens à des silhouettes sans visage, des « menaces démographiques ». Les cartes effacent la Ligne verte de 1949 ; la Cisjordanie devient « Judée-Samarie » ; les colonies illégales apparaissent comme naturelles, tandis que Naplouse ou Hébron disparaissent. La Nakba, l’expulsion de 750 000 Palestiniens, est gommée ou présentée comme une fuite volontaire.
Ainsi, l’élève israélien apprend que la Palestine n’existe pas. La carte devient une arme plus puissante qu’un char : elle prépare les esprits à considérer la colonisation comme légitime.
La manipulation cognitive ne relève pas seulement de la propagande médiatique : elle s’inscrit dans une logique politique plus profonde. Depuis des décennies, l’Occident façonne les mots et les images de ce conflit pour produire une perception tronquée. Les Palestiniens ne sont plus des sujets de droit, mais des « foules », des « menaces », des « terroristes ». Israël, lui, n’est jamais l’occupant, toujours la victime.
C’est une guerre des mots. Dire « affrontements » au lieu de « répression », « colonie » au lieu de « colonisation », « riposte » au lieu de « attaque », ce n’est pas neutre. C’est une manière de rendre légitime l’illégitime, de transformer l’opprimé en agresseur et l’oppresseur en protecteur.
Un renversement orwellien : les mots ne désignent plus les choses, ils les inversent. L’opinion publique est ainsi enfermée dans une grille cognitive qui empêche de voir la réalité. Et politiquement, ce brouillage du sens sert une finalité claire : maintenir l’impunité d’Israël en rendant inaudible la souffrance palestinienne.

Deux poids deux mesures : la mort du droit international

Le deux poids deux mesures est flagrant. Quand la Russie ou un pays du Sud viole le droit international, il est sanctionné, boycotté, isolé, mis sous embargo. Quand Israël le viole, il est protégé, armé, célébré comme allié. La Palestine, elle, est reléguée au rang de « cause » humanitaire, comme si ses habitants n’étaient pas un peuple mais un problème.
Ce double langage, le Sud global le connaît bien. Les règles sont toujours écrites par le Nord, appliquées par le Sud, contournées par les puissants. La Palestine n’est pas seulement une tragédie locale : elle est le miroir d’une fracture mondiale, celle de deux humanités traitées selon des standards différents.
Où est le sens de la justice ? Se perd-il dans des discours creux sur « deux États » pendant que les colonies dévorent la possibilité même d’un État palestinien ? Se noie-t-il dans les abstentions lâches de l’ONU ?
Tant que l’Occident continuera à payer ses dettes historiques avec les terres et les vies du Sud, il nourrira le ressentiment et sapera sa crédibilité. 

La vraie realpolitik ne consiste pas à autoriser Israël à piétiner des deux pieds le droit international. Elle exige de comprendre que l’instabilité qui naît de ce déséquilibre permanent met en danger la paix dans le monde. Et cette paix ne viendra pas uniquement d’une négociation entre l’occupant et l’occupé, mais avant toute chose du strict respect du droit international, qui ne doit connaître ni Nord ni Sud mais protèger l’humain partout. Toutes les vies se valent.

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