Une quarantaine de jeunes hommes dans la fleur de l’âge. Évaporés. Disparus. Introuvables. Comment les familles d’El Hencha (Tunisie) pourront-elles faire leur deuil en l’absence des corps ? On en viendrait presque à espérer retrouver, au moins, la carcasse de leur navire de malheur. À Zarzis (Tunisie), où le désespoir a succédé à la colère, cette terrible épreuve résonne profondément. Voilà plus d’un an déjà que des familles attendent aussi de savoir ce que sont devenus leurs enfants qui avaient, comme leurs congénères d’El Hancha, pris la mer en quête d’une vie meilleure. Il revient à la communauté nationale et à ses partenaires européens de les soutenir et d’aborder la question de l’immigration clandestine sous d’autres angles que ceux de la répression. Alors que les autorités nigériennes viennent d’abroger une loi criminalisant le trafic de migrants, les départs vers l’UE (Union Européenne) et donc les naufrages d’embarcations de fortune pourraient être amenés à se multiplier dans les semaines à venir. Il y a urgence à chercher de nouvelles solutions.
C’est un phénomène qu’il est difficile de quantifier avec précision, l’intégralité des accidents n’étant pas comptabilisée, mais le nombre de naufrages impliquant des migrants quittant la rive sud semble avoir connu une hausse significative au cours des deux dernières années si l’on en croit les rares données disponibles. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM-ONU) on compterait 28320 migrants, hommes, femmes et enfants disparus en méditerranée depuis 2014. Ce chiffre a connu une augmentation significative depuis la mise en place de politiques restrictives, ainsi rien qu’en 2023, le nombre de personnes mortes ou disparues s’élèverait à 4900. L’immense majorité de ces naufrages a lieu sur la voie de passage entre la Tunisie ou la Libye et les îles italiennes.
Il s’agit principalement de jeunes originaires d’’Afrique subsaharienne. Leurs cadavres rejetés par les flots échouent au désormais tristement célèbre “cimetière des inconnus” de Zarzis. Quand la tragédie touche des Tunisiens, l’émotion est davantage palpable, la presse en parle, et les dirigeants promettent des sanctions sévères contre les passeurs.
Au-delà de l’horreur de la traversée en mer, se profile la misère de la clandestinité en Europe. Promenez-vous au petit matin dans une grande ville européenne et vous êtes sûr d’entendre parler tunisien à un moment ou un autre. Les visages hagards de ces jeunes hommes se ressemblent tous. Ils ont tous la même expression. Un sac bien rempli sur le dos et toujours une cigarette au bec et le regard fixé sur le téléphone. Et tout ça pour ça… Pour finir dans les sous-sols d’un restaurant du nord de Paris à faire la plonge, loin de ses proches, parce que votre pays a piétiné des deux pieds vos rêves et jusqu’à votre dignité. Tout ça pour ça… C’est ce que je me dis quand je les croise et après je me rappelle que ceux-là sont les plus « chanceux ». Ils ont survécu à la traversée, eux… Contrairement aux autres…ceux qui ont perdu la vie dans le désert ou en haute mer.
Dans un monde plus humain « il n’est pas indispensable de risquer sa vie, pour espérer la sauver. » – a écrit (où ça ?) Michel Agier (Anthropologue, directeur d’études à l’EHESS)
Qu’ils viennent de Zarzis, de Sfax, de Ouagadougou ou de Niamey, peu importe, refusant d’accepter le déterminisme lié au lieu de naissance, ces candidats à l’immigration ont pris des risques inconsidérés pour tout simplement travailler. Ce faisant ils n’ont fait que reproduire ce que tous les humains ont fait depuis les premiers Homo-sapiens : la migration.
Devaient-ils pour autant périr en mer ? Clairement non.
La politique de criminalisation de la migration et des migrants a été une aubaine pour les réseaux de passeurs. Ces organisations criminelles organisent et facilitent la migration clandestine et brassent des centaines de millions de dollars. C’était une des conséquences prévisibles de la prohibition. Combattre l’économie de la prohibition liée à la migration clandestine nécessite une approche globale, impliquant la coopération internationale, des politiques humanitaires, des réformes législatives et des efforts de sensibilisation et certainement pas des discours simplistes, xénophobes et populistes. Ils ont fait beaucoup de mal et produisent exactement l’effet inverse de l’effet souhaité.
L’UE entend sous-traiter aux pays de la rive sud de la Méditerranée – Tunisie en tête – la lutte contre ces réseaux organisés. Malgré toutes les dénégations officielles, le gouvernement d’extrême-droite italien présente la Tunisie comme un rempart contre l’immigration. Nous sommes jugés sur la sincérité de notre engagement à jouer le rôle de gendarme au sud de la Méditerranée. Les déclarations de membres du gouvernement italiens sur le nombre de tentatives d’immigration que la Tunisie a fait échouer en sont la meilleure preuve. Elles sont humiliantes.
Prétendre protéger uniquement nos frontières – comme le soutient l’exécutif tunisien – est une manœuvre sophiste. « El haj Moussa mouch Moussa El Haj » car en protégeant nos frontières nous protégeons de facto celles des autres. Les dirigeants européens enfoncent le clou de façon indécente et vulgaire en multipliant les annonces sur les crédits alloués à la Tunisie et la livraison de frégates pour surveiller nos côtes.
La traite d’êtres humains est sans doute l’un des crimes les plus abjects, une forme d’esclavage moderne, mais il y a dans ce dossier une forme d’hypocrisie insupportable. Au-delà des cas extrêmes d’exploitation sexuelle ou de trafic d’organes intolérables, le plus souvent il s’agit de l’exploitation d’une main-d’œuvre contrainte, à des salaires dérisoires et souvent dans des conditions dangereuses, sans protection sociale. Ce phénomène est observé dans certains secteurs tels que l’agriculture, la restauration ou le bâtiment. Il est tû car il permet par exemple de sauver des récoltes ou de construire dans les délais.
Instrumentaliser la lutte contre l’immigration dite irrégulière à des fins politiques est malsain. C’est mentir à ces concitoyens. C’est aussi une évidence, toutes les politiques publiques visant à dissuader la migration ont été vouées à l’échec pour la simple raison que l’Europe a besoin de ces travailleurs. L’immense majorité des personnes qui réussissent à atteindre l’Europe finissent par trouver du travail et envoient régulièrement de l’argent à leurs familles. D’ailleurs les migrants une fois arrivés sur le sol européen ne vont jamais dans les pays où il y a un fort taux de chômage, ils choisissent toujours les pays ou les régions où ils savent qu’ils sont attendus par des employeurs. Selon une étude, l’Europe aura besoin d’ici 2040 de 15 millions de travailleurs étrangers si elle veut maintenir sa compétitivité. Selon le MEDEF, à elle seule, la France aura besoin de 3,7 millions de personnes.
Last but not least, la criminalisation de la migration et des migrants est éthiquement condamnable à plus d’un titre. Elle porte atteinte à la libre circulation des personnes, elle instaure une hiérarchie entre ceux qui ont tous les droits y compris de voyager avec une simple carte d’identité et ceux qui ne peuvent aller nulle part. Indépendamment de son lieu de naissance et de sa nationalité, se déplacer librement est un des droits fondamentaux de tout être humain. Elle est éthiquement inacceptable car elle oblige des humains qui sont de toutes les façons déterminés à migrer à prendre des risques inconsidérés. Cette politique répressive est une atteinte au principe de justice sociale car elle cible, stigmatise et marginalise les plus pauvres mais aussi on retrouve dans cette logique les demandeurs d’asile et les réfugiés. La responsabilité morale de ceux qui ont fait ces lois répressives est grande.
La priorité devrait être donnée à des solutions humanitaires plutôt qu’aux sanctions punitives et aux chasses à l’homme en plein désert ou en haute mer. Une approche globale qui viendrait tout d’abord en aide à ceux qui sont déjà là et tiendrait compte de l’inéluctable : Aucune mesure répressive ne pourra empêcher les humains de se déplacer à la recherche d’une vie meilleure. De plus, certains économistes disent même que l’arrivée de migrants est une opportunité pour l’Europe.
L’impérieuse nécessité pour chaque pays de maîtriser les flux migratoires et de protéger ses frontières peut s’entendre mais derrière le rejet des immigrants du sud suinte une note de xénophobie plus qu’une volonté de préserver des emplois ou de craintes sécuritaires comme le prouvent la diffusion de thématiques identitaires dans les médias.
En attendant, et sachant que la répression ne fera que stigmatiser ceux qui sont déjà là et ne peut que causer des drames, il nous faut rappeler la sacralité de la vie humaine. L’article 98 de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) impose aux États le devoir de secourir les personnes en détresse en mer. Des doutes planent sur le respect de cet article et c’est intolérable. Derrière les chiffres macabres, se souvenir que chaque personne qui perd la vie sur le chemin de l’exil était un être de chair et de sang, avec ses rêves et souvent les espoirs de toute une famille dans sa lourde valise invisible. Les quarante disparus d’El Hencha en étaient.
Le coup de froid qui s’est installé dans les relations entre l’Union Européenne et la Tunisie semble avoir soigneusement épargné les capacités de la marine et des garde-côtes tunisiens. Si bien que l’UE met déjà en œuvre des projets avec des partenaires de développement de l’appareil étatique italien, français et allemand pour renforcer les renforcer s’agissant de l’interception des migrants en mer, ont confirmé à Euractiv plusieurs documents et un porte-parole de la Commission européenne.
Les projets ont été approuvés avant le protocole d’accord entre l’UE et la Tunisie qui a été signé en juillet 2023, et se trouve actuellement à un stade précoce de mise en œuvre, croit savoir la même source.
Les partenaires de développement comprennent la branche opérationnelle du ministère français de l’Intérieur, Civipol, la police fédérale allemande, le ministère italien de l’Intérieur et l’organisation basée à Vienne, le Centre international pour le développement des politiques migratoires (ICMPD).
En particulier, les autorités tunisiennes construisent un Centre de coordination des secours maritimes (MRCC) avec le soutien de l’UE et de ses partenaires de développement, a déclaré un porte-parole de la Commission européenne à Euractiv. Un MRCC est le premier point de contact pour les incidents en mer dans les eaux internationales – tous les pays bordant la mer Méditerranée, à l’exception de la Tunisie, en ont déjà un en activité.
« Les prochaines étapes envisagées par les autorités tunisiennes dans ce domaine comprennent la déclaration d’une zone SAR [recherche et sauvetage] – une compétence nationale – ainsi que la reconnaissance formelle du MRCC, la mise en place d’installations radar le long de la côte et le développement d’un plan SAR, a expliqué le porte-parole de la Commission.
Dès qu’un avion ou un bateau observe ou reçoit un signal de détresse d’un navire en mer, l’intercepteur a l’obligation légale de signaler l’observation à tous les bateaux proches et aux MRCC – généralement aussi par l’intermédiaire du canal radio d’urgence 16.
Les zones dites SAR font partie des eaux internationales (qui commencent à 12 milles nautiques des côtes). Il n’y a pas de souveraineté nationale dans les zones SAR, mais les pays peuvent se voir attribuer une zone à observer, afin de faciliter la coordination et de permettre aux sauvetages d’être effectués dans les plus brefs délais.
La police allemande forme les garde-côtes tunisiens
La police fédérale allemande et l’ICMPD mettent en œuvre un projet de 13,5 millions d’euros pour soutenir les garde-côtes tunisiens. Le projet se concentre sur la formation afin d’améliorer leur capacité à gérer les frontières maritimes et les activités d’interception. Le projet a débuté en janvier 2023 et devrait s’achever en juin 2026.
Comme l’ICMPD l’a indiqué à Euractiv l’année dernière, deux centres différents de formation des autorités tunisiennes ont été inaugurés en novembre 2023, dans le cadre de ce projet.
Un autre montant de 5 millions d’euros a été alloué par l’UE pour » l’amélioration du MRCC (Le centre terrestre responsable de la surveillance de la zone (MRCC – Maritime Rescue Coordinating Centre) « a déclaré le porte-parole de la Commission européenne à Euractiv.
» Ce financement est alloué à l’acquisition d’équipements informatiques et de communication dans le but de soutenir l’effort de mise à niveau du MRCC en Tunisie a expliqué le porte-parole de l’exécutif européen.
Pour ce projet, les partenaires de développement sont le ministère italien de l’Intérieur et l’ICMPD, qui en est actuellement à la troisième phase de mise en œuvre.
Dans le cadre d’un autre projet en cours, avec Civipol comme partenaire de développement, la branche française du ministère de l’intérieur a reçu 16,5 millions d’euros pour soutenir les interceptions en mer des garde-côtes et de la marine, le renforcement des capacités et la fourniture d’équipements.
Les droits de l’homme en jeu
La Tunisie n’est pas un pays sûr, ont souligné de nombreuses organisations de la société civile dans une déclaration commune publiée en juillet après la signature du protocole d’accord entre l’UE et la Tunisie.
En particulier, non seulement la situation économique du pays rend la Tunisie plus fragile et moins résistante, mais la ligne politique dure à l’égard des migrants subsahariens dans le pays fait de la Tunisie un endroit peu sûr pour certaines catégories de personnes en mouvement, ont déclaré les organisations.
Dans le contexte de la recherche et du sauvetage, un sauvetage est terminé lorsque les survivants sont débarqués dans un lieu sûr. Si les personnes sont débarquées dans un endroit où elles risquent, par exemple, d’être victimes d’abus et de tortures, l’opération doit être considérée comme un retour illégal, conformément au principe de non-refoulement.
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