Au terme d’un séjour académique dans un pays d’Afrique francophone, ponctué de débats enrichissants avec des étudiants engagés, un dîner a été organisé en compagnie de deux ministres, d’un recteur d’université, d’un doyen et de plusieurs professeurs. À la fin du repas, les langues se sont déliées, et un débat sur la coopération française en Afrique a été lancé par l’un des convives. Le constat a été alarmant. Ces responsables partageaient les mêmes préoccupations que les jeunes.
Tous, sans exception, étaient convaincus que la France jouait un double jeu dans leur pays. On la soupçonnait de soutenir en sous-main les rebelles pour exercer des pressions sur le régime en place, suivi des traditionnels reproches d’exploitation des richesses, de fuite des cerveaux, etc. Ainsi, les militaires français stationnés dans les casernes voisines des palais présidentiels étaient accusés d’écouter toutes les conversations au palais et d’organiser des coups d’État en cas de besoin. Le discours frôlait par moments le complotisme. Malgré mes tentatives d’orienter le débat sur des faits plus concrets, il m’a été impossible de les convaincre. À quelques détails près, ce discours est repris dans plusieurs pays d’Afrique francophone, y compris au Maghreb.
Depuis ce séjour, une série de coups d’État a eu lieu en Guinée, au Mali, au Niger, au Burkina Faso, au Gabon, etc. Un ambassadeur a été séquestré, des soldats renvoyés, des relations diplomatiques rompues, et de jeunes militaires, aspirant à être les nouveaux Thomas Sankara ou Patrice Lumumba, ont été acclamés par des foules réclamant le départ des Français.
En France, le discours n’est pas plus rationnel. « Puisque c’est ainsi qu’ils se débrouillent seuls » a été, en substance, la réponse de plusieurs responsables français. Le malentendu est total.
Entre coups d’État d’une part et restrictions d’accès au territoire français de l’autre, même pour les étudiants et les chercheurs, la nouvelle loi sur l’immigration tombe à pic. La mise en place de mesures de rétorsion contre les étudiants, chercheurs et artistes du Niger, Mali et Burkina, ainsi que la réduction du nombre de visas délivrés, notamment aux Africains, sont incompréhensibles.
Les relations unissant la France et l’Afrique francophone sont complexes. L’ambivalence de cet amour contrarié a souvent échappé aux médias étrangers.
Cela découle d’une histoire coloniale toujours douloureuse, mais aussi d’une réelle proximité. Les pères de l’indépendance ont tous échoué, à quelques nuances près, à instaurer une vie démocratique. La plupart ont été victimes de putschs militaires. Soixante ans après, le long et douloureux apprentissage de la démocratie est achevé. Certains ont parlé d’indépendances piégées.
Actuellement, de profondes transformations se produisent en Afrique, dont les contours sont encore flous, mais de toute évidence, rien ne sera plus comme avant. L’Afrique est un continent en pleine effervescence, se métamorphosant sous l’impulsion de bouleversements politiques, démographiques et économiques marquants. Ces événements ont souvent été caractérisés par des luttes internes et d’interventions externes. Mais en tout état de cause la fin d’un cycle qui a duré six décennies faites d’échecs et de repressions est imminente. Les jeunes pousses de la politique française, aussi engagées soient-elles pour exister en 2027, donnent l’impression de ne pas le percevoir. « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » ou alors « où il va, ah, il est allé réparer la climatisation. » Mais qui oserait traiter ainsi en public un chef d’État chez lui ? Venant du chef d’État de l’ex-puissance coloniale, c’est d’une arrogance inouïe.
Ces écarts de langage de Nicolas Sarkozy et d’Emmanuel Macron ont abîmé un peu plus l’image de la France chez une jeunesse en colère.
Tout a été vu, ainsi certains putschistes seraient plus légitimes que d’autres ? La présence du président français au Tchad lors de l’intronisation d’un général de 37 ans, le fils du président Deby père, un militaire qui a régné de 1990 à 2021, Mahamat Idriss Deby, a été un moment d’anthologie en géopolitique, tout comme l’accueil réservé à Kadhafi sur les Champs-Élysées juste avant les bombardements de la Libye. Les valises d’argent liquide remises à chaque délégation lors des sommets de la francophonie… Bref, les anecdotes sont légion dans ce domaine.
L’héritage colonial est un facteur majeur qui a façonné l’image de la France en Afrique francophone et de l’Afrique en France. La traite des esclaves, qui a dévasté le continent, demeure un sujet sensible insuffisamment traité. Le pillage des richesses culturelles et même les restes humains tardant à être restitués sont autant de blessures béantes. Les débats sur le franc CFA (initialement franc des Colonies Françaises d’Afrique pudiquement baptisé dans un second temps franc de la Coopération Financière en Afrique) ou sur le fait même que le français soit la langue officielle de plusieurs pays dont une bonne partie de la population ne le parle pas encore, se limitent encore à des cercles d’opposants.
L’influence postcoloniale de la France en Afrique choque. De Gaulle et Jacques Foccart ont joué un rôle clé dans la mise en place de ce qui est encore convenu d’appeler « Franceafrique ». Foccart, nommé « Monsieur Afrique » de l’Élysée, avait préconisé la création de cadres légaux, tels que des accords bilatéraux de coopération et de défense, pour maintenir les liens avec les anciennes colonies africaines. C’est la fameuse « Pax Gallica » qui repose sur des bases militaires en Afrique, où les chefs de poste assurent la liaison entre les services français et les présidents africains. La politique de Foccart, visait surtout à préserver les intérêts économiques français en Afrique en maintenant le pouvoir de ses « amis africains ». Ce choix a conduit la France à soutenir des leaders pro-français, même au détriment de régimes démocratiques. En 1974, Valery Giscard d’Estaing congédie Foccart et exprime son souhait de mettre fin à ce système, mais ne se prive pas d’assister à l’intronisation de Jean Bedel Bokossa comme empereur. Depuis tous les présidents successifs ont promis la main sur le cœur la fin du système.
« Françafrique » est une vision politico-militaire colonialiste qui résiste aux bonnes intentions. Des réseaux économiques et mafieux, liés à l’exploitation de ressources naturelles, se sont mis en place. Ils contribuent à consolider l’économie franco-africaine au détriment des pays africains.
Les liens étroits entre la France et certains dirigeants africains synonymes de prédation, de corruption, d’atteinte à la démocratie, d’interventions militaires discutables, de soutien à des régimes autoritaires et d’ingérences dans les affaires intérieures de pays souverains, de coopérations tronquées où les gagnants sont toujours les mêmes, ont abîmé l’image de la France en Afrique.
Des accords économiques inégaux, des projets non viables réalisés à la demande d’un autocrate mégalomane, des pratiques commerciales parfois opaques et une dépendance économique ont renforcé l’idée que la France privilégie ses propres intérêts, au détriment du développement des pays africains. En réalité, la France surveille de près tout ce qui se passe en Afrique francophone et c’est de moins en moins accepté par les africains.
En même temps la France, premier partenaire commercial de nombreux pays africains francophones, refuse de délivrer des visas à des étudiants et à des chercheurs africains, mais ne se gêne pas pour organiser l’immigration choisie, entendez fuite des cerveaux.
Le piège d’un nouvel impérialisme
Dans un contexte mondial en perpétuel mouvement, les enjeux géopolitiques jouent un rôle crucial. La montée en puissance d’autres acteurs internationaux, tels que la Chine et la Russie, a incité certains pays africains à diversifier leurs partenariats. L’arrivée des milices Wagner n’annonce rien de bon pour les Africains, ce n’est pas la bonne façon de se libérer de l’impérialisme.
Il est dans l’intérêt de toutes les parties de parachever la décolonisation. La jeunesse africaine, de plus en plus connectée et informée, se révolte contre la condescendance, le paternalisme, le manque de sincérité qui régissent les relations avec la France. Elle rejette les méthodes de gouvernance qui ont conduit des pays riches en ressources à la misère. Les mouvements sociaux, les manifestations au Maghreb, au Tchad, au Sénégal, au Congo, au Cameroun, en Centrafrique, au Burundi, au Congo-Brazzaville, à Djibouti, au Togo, et les appels à un changement profond. Il ne s’agit pas seulement de se libérer de l’influence de la France, car ce n’est pas la seule cause à l’origine des problèmes de la région. La société civile africaine dans son ensemble exige une relation plus équilibrée et plus respectueuse.
Cette image se dégrade au fil du temps, et les autorités françaises ne semblent pas avoir pris toute la mesure de la soif d’indépendance, de retour aux racines, d’identité de la jeunesse africaine.
Ce qui pourrait arriver, c’est que de nouvelles puissances coloniales comme la Chine ou la Russie viennent prendre la place de la France, mais de manière pire. Ne nous faisons pas d’illusions, elles ne seront là que pour piller les richesses.
Il est aussi urgent de sortir du schéma classique qui régit les relations entre la France et les ex-colonies que de lutter contre toutes les formes de nouveau colonialisme.
La rupture n’est pas une bonne solution. Il est de la responsabilité historique de la France de tendre l’oreille et d’entendre les aspirations des Africains. Cela implique un travail sincère et profond sur le passé colonial, une reconnaissance franche des crimes de la colonisation, la lutte contre ce sentiment de supériorité, la lutte contre toutes les formes de paternalisme, de charité, de clientélisme qui transparaissent encore au quotidien dans tous les échanges, la repense des relations économiques. Il faut promouvoir la démocratie en soutenant la société civile dans chaque pays, pas des dictateurs prédateurs finissants, en refusant toutes les formes de corruption et en favorisant des partenariats basés sur l’égalité et le respect mutuel.
L’Afrique est une chance.
La diplomatie française doit se débarrasser de ses démons coloniaux. Les ambassades en Afrique sont immenses, occupant les plus beaux terrains au milieu des capitales, mais cela ne doit pas tromper leurs occupants.
La France, mieux que n’importe quel autre pays, a les moyens de mettre en place en Afrique francophone de nouveaux partenariats économiques, financiers, scientifiques et culturels débarrassés des méthodes anciennes. La coopération entre l’Afrique et la France ne répond pas aux critères de n’importe quelle autre coopération. Les liens qui unissent la France à l’Afrique obligent, ils doivent être exploités pour servir les intérêts des Africains et des Français. Une contribution débarrassée des démons du passé, de la France à l’avenir du continent africain aidera à l’émergence d’une nouvelle Afrique fière de son histoire, conciliant souveraineté, démocratie et ouverture sur le monde
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