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Islam, pouvoir et fantasmes d’infiltration : quand le soupçon devient doctrine d’État

Le calendrier comme stratégie

Alors que les polémiques se multiplient autour du terme « islamophobie », que certains réclament l’interdiction du voile pour les mineures ou dans le sport, et que l’Élysée annule in extremis une visite du président Macron à la Grande Mosquée de Paris, la publication médiatique du rapport “Gouyette-Courtade” sur les Frères musulmans à la veille d’une séquence électorale ne relève pas du hasard. Finalisé en juillet 2024, ce document classifié resurgit opportunément en mars 2025, au cœur d’une campagne imprégnée d’insinuations identitaires. Pourquoi maintenant ? Parce qu’il répond moins à une urgence sécuritaire qu’à une tactique politique : polariser l’opinion, mobiliser par la peur, détourner l’attention des fractures sociales.

Le soupçon comme méthode

Classé secret-défense, le rapport est officiellement remis le 27 mars 2025 par les députés Patrick Hetzel (LR) et Céline Goeury (Renaissance) à la Délégation parlementaire au renseignement. Mais certains extraits choisis fuitent immédiatement dans la presse. Le texte ne démontre rien : il construit une narration. Celle d’un « islam politique » insidieux, avançant masqué, infiltrant les institutions, sapant l’universalisme républicain. Tout y repose sur des concepts flous, anxiogènes, et difficilement vérifiables. Il ne s’agit pas de prouver, mais de produire une atmosphère d’alerte. Dans ce récit, la foi musulmane devient le filtre à travers lequel tout engagement civique peut être suspecté.

De l’analyse à la mise en scène

Le rapport admet la marginalité numérique des Frères musulmans en France — quelques centaines d’individus. Mais ce constat est rapidement absorbé dans une logique de surinterprétation : de la marginalité à la menace systémique. Activités légales, dynamiques associatives ou engagements éducatifs sont relus à travers un prisme sécuritaire. Le soupçon prend le pas sur l’analyse. Ce n’est plus un travail de renseignement, mais une dramaturgie de la menace.

L’“islamisme municipal” : un stigmate déguisé

Notion centrale du rapport, jamais véritablement définie, l’“islamisme municipal” semble désigner en creux les élus issus des quartiers populaires, souvent musulmans, engagés dans des politiques sociales locales. Cette étiquette fonctionne comme une arme rhétorique pour disqualifier une parole politique minoritaire. Être croyant, organisé, visible dans l’espace public devient une présomption d’hostilité. Sous couvert de vigilance institutionnelle, c’est un soupçon identitaire qui s’exprime. Comme l’ont montré Foucault ou Agamben, le discours sécuritaire ne se contente pas de refléter la réalité : il la performe, il la produit — et la légitime.

Un discours d’exception au service d’un agenda électoral

Nombre de chercheurs, d’associations, de citoyens engagés dénoncent cette dérive. Le rapport ne cherche pas à éclairer le débat démocratique, mais à en reconfigurer les termes autour d’une menace identitaire. Il devient une arme de campagne, utile pour détourner le regard des urgences sociales, écologiques ou démocratiques. Derrière le discours d’alerte, se dissimule une stratégie : activer les réflexes sécuritaires, acclimater les esprits aux narratifs d’extrême droite, invisibiliser la déliquescence des services publics. Il ne s’agit pas de défendre la République, mais de préserver un pouvoir en mal de cap.

Entre flou conceptuel et ciblage communautaire

Le rapport reconnaît lui-même que les services de renseignement divergent sur la réalité de la menace. Mais ce manque de consensus n’est pas un obstacle : il devient un atout. Ce flou permet de faire glisser insensiblement l’engagement religieux vers le soupçon de subversion. L’État de droit s’efface derrière une logique d’exception. La présomption d’innocence vacille ; l’appartenance religieuse devient un marqueur latent de danger. Ce brouillage n’est pas accidentel : il est fonctionnel, instrumentalisé.

Un maccarthysme à la française ?

La comparaison s’impose. Comme dans l’Amérique des années 1950, une simple proximité idéologique, même supposée, suffit à délégitimer un individu. L’islam n’est plus une religion, mais une altérité politique. La République, au lieu d’assumer la pluralité de ses citoyens, fabrique des « ennemis de l’intérieur ». Elle trahit ses propres principes au nom de leur défense.

Une République rongée par le soupçon

En construisant un ennemi imaginaire, le pouvoir détourne le regard des véritables lignes de fracture : abstention de masse, inégalités territoriales, défiance envers les institutions. Il empêche toute discussion sereine sur l’inclusion, la diversité, la justice sociale. Ce n’est pas en gouvernant par la peur qu’on protège la République, mais en réaffirmant ses fondements — pour tous ses enfants, y compris ceux qui prient en arabe.

Ce rapport aurait pu initier un débat sérieux, informé, à la hauteur des enjeux. Il devient un outil d’intimidation. Il ne décrit pas une menace : il en dessine les contours à dessein. Et ce faisant, il abîme le lien républicain qu’il prétend défendre.

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