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Islamophobie à l’ère des populismes : un fait social total

L’islamophobie s’est imposée comme un phénomène central des sociétés occidentales. Loin d’un simple discours de haine, elle fonctionne comme un instrument politique, un outil de mobilisation populiste et, de plus en plus, comme un levier idéologique dans le contexte des conflits du Moyen-Orient.

Aux origines coloniales

Contrairement à une idée reçue, le terme d’« islamophobie » n’est pas né dans le monde musulman. Dès 1910, l’administrateur colonial Alain Quellien, suivi par l’ethnologue Maurice Delafosse, dénonçait déjà une « islamophobie de gouvernement » — un traitement discriminatoire des populations musulmanes — et une « islamophobie savante », nourrie par un orientalisme hostile. Leur critique visait moins à défendre les musulmans qu’à perfectionner le contrôle colonial.

Une redéfinition contemporaine

C’est dans la Grande-Bretagne des années 1980 que le terme se transforme en outil de mobilisation face à un racisme ciblant l’appartenance religieuse. L’affaire Salman Rushdie (1989) et le rapport du Runnymede Trust (1997) marquent ce tournant. Dans les sciences sociales, l’islamophobie est alors définie comme un processus de racialisation, et la notion est progressivement reprise par l’ONU et l’Union européenne.

La construction du « problème musulman » en France

En France, l’équation entre « immigration » et « islam » s’impose dès les années 1980, notamment lors des grèves ouvrières de Talbot (1983-1984), largement médiatisées en soulignant l’origine musulmane des grévistes. La Commission Marceau Long sur la nationalité (1987) renforce ce basculement en popularisant une vision de l’islam comme incompatible avec la République.

Cette logique trouve une traduction politique dans la loi de 2004 interdisant les signes religieux à l’école. Comme l’ont montré Joan Scott ou John Bowen, médias, experts et responsables politiques ont contribué à construire une image de l’islam comme menace, légitimant un régime juridique d’exception au nom d’une laïcité restrictive.

Des chiffres aux vécus

Les enquêtes du CNRS ou de la DILRH documentent les discriminations systémiques, mais elles peinent à saisir les humiliations quotidiennes et leurs effets dévastateurs sur la santé mentale. L’islamophobie n’est pas un simple débat d’idées : elle s’incarne dans des vies entravées.

Islamophobie et antisémitisme : parallèles et différences

Comparer islamophobie et antisémitisme éclaire leurs logiques. Tous deux reposent sur l’essentialisation et la suspicion. Mais, comme l’a analysé Michel Wieviorka, l’antisémitisme classique mettait en doute la loyauté des Juifs, tandis que l’islamophobie contemporaine conteste la possibilité même d’intégrer les musulmans.

La recherche comme cible

Aujourd’hui, la suspicion s’étend jusqu’au monde académique. L’historien John Tolan a vu son projet européen Le Coran européen attaqué par des médias et récupéré par l’extrême droite, non sur des bases scientifiques mais idéologiques. Plus largement, plusieurs projets financés par l’Union européenne sur l’islam ou l’islamophobie sont critiqués par certains responsables politiques, preuve que la recherche devient un terrain de bataille idéologique.

Un levier populiste et géopolitique

À l’ère du populisme, l’islamophobie ne peut plus être pensée isolément. Elle est indissociable des tensions au Moyen-Orient, dont elle constitue souvent le prolongement symbolique en Europe. Chaque escalade du conflit israélo-palestinien nourrit, dans une partie du débat public, la suspicion envers les musulmans d’Europe et la délégitimation de toute solidarité avec les Palestiniens.

L’islamophobie n’est pas un simple préjugé, mais un dispositif de pouvoir. Elle révèle la manière dont nos sociétés redéfinissent leurs frontières identitaires et politiques, en construisant un « ennemi intérieur » qui sert à la fois les logiques populistes et certaines stratégies géopolitiques.

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