Dans son essai incisif, « La civilisation judéo-chrétienne : Anatomie d’une imposture », Sophie Bessis décortique la genèse de cette notion en Europe et en Amérique du Nord. Fréquemment brandie pour définir une identité occidentale prétendument fondée sur un socle de valeurs communes, elle sert également de justification à une opposition essentialisée à l’islam. Or, cette expression s’avère davantage une construction idéologique qu’une réalité.
Une continuité historique fallacieuse
L’idée d’une civilisation judéo-chrétienne occulte des siècles de dissensions et d’ostracisation à l’égard des populations juives en Europe. Dès le IVe siècle, la christianisation de l’Empire romain initie une marginalisation progressive des Juifs. L’édit de Thessalonique (380) les écarte des fonctions publiques, et le Moyen Âge est jalonné d’expulsions (France, Angleterre, Espagne), de conversions forcées et de pogroms, culminant avec l’abomination du judéocide.
L’historien Shlomo Sand rappelle avec pertinence que « l’Europe chrétienne a construit son identité en opposition au judaïsme ». Aujourd’hui, elle procède à une intégration sélective de ce dernier, instrumentalisée pour mieux désigner et exclure d’autres groupes, notamment les musulmans. Ce renversement stratégique vise à une redéfinition de l’altérité : tandis que judaïsme et islam étaient jadis appréhendés comme également étrangers, seul l’islam est désormais érigé par les tenants d’un antisémitisme persistant mais camouflé en menace civilisationnelle.
Un récit révisionniste au service de l’absolution occidentale
Sophie Bessis qualifie cette notion de « vérité alternative », soulignant son caractère factice. Son essor notable dans les années 1980 procède d’une nécessité de rédimer l’Occident de son passé antisémite, consécutivement au génocide des Juifs. En sous-entendant une continuité harmonieuse entre judaïsme et christianisme, l’Europe et l’Amérique du Nord s’efforcent d’oblitérer leur responsabilité historique dans la persécution des Juifs.
Cependant, ce discours induit une conséquence majeure : il opère un déplacement paradigmatique de la question de l’altérité. Les Juifs ne sont plus appréhendés comme intrinsèquement étrangers ; cette perception est désormais exclusivement réservée aux musulmans.
Une instrumentalisation politique manifeste
L’idée d’une civilisation judéo-chrétienne constitue aujourd’hui un instrument politique ductile. En France, des personnalités telles que Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron ont évoqué les « racines judéo-chrétiennes de l’Europe », souvent sans une pleine appréhension des implications historiques sous-jacentes. À l’extrême droite de l’échiquier politique, Marine Le Pen instrumentalise cette notion afin d’exclure les citoyens de confession musulmane du récit national. Aux États-Unis, les courants conservateurs s’en prévalent pour défendre une vision homogène de l’Occident, qu’ils estiment menacée par l’immigration et le multiculturalisme.
L’occultation délibérée des contributions arabo-musulmanes
Ce récit historique sélectif passe sous silence les contributions substantielles du monde arabo-musulman à l’édification de la civilisation occidentale. Entre le VIIIe et le XIIIe siècle, l’Europe médiévale est redevable d’une dette intellectuelle considérable envers les savants musulmans ainsi qu’envers les penseurs juifs et chrétiens arabes évoluant en terre d’Islam.
Maïmonide, figure philosophique juive du XIIe siècle, a exercé une influence notable sur la scolastique chrétienne, notamment sur la pensée de Thomas d’Aquin. Des figures emblématiques telles qu’Avicenne et Averroès ont marqué de leur empreinte les domaines de la médecine, de l’astronomie et de la philosophie. Le Canon de la médecine d’Avicenne a fait autorité et a été enseigné dans les universités européennes jusqu’au XVIIIe siècle. Pourtant, ces contributions fondamentales sont sciemment minimisées, voire effacées.
Une absolution politique implicite d’Israël
Cette formule idéologique a eu pour effet de conférer à Israël le statut d’État occidental, présenté comme un prolongement naturel de l’Occident en Orient. De facto, l’État hébreu devient une entité quasi intouchable. Toute critique, même étayée, de sa politique – qu’il s’agisse de la colonisation ou de l’occupation des territoires palestiniens – est promptement assimilée à de l’antisémitisme. Ce climat d’autocensure insidieux alimente un discours binaire et manichéen : l’Occident et Israël incarnent le Bien, tandis que leurs adversaires sont dépeints comme une menace civilisationnelle imminente.
Déconstruire un mythe identitaire pernicieux
La formule « civilisation judéo-chrétienne » relève davantage d’une manœuvre politique plutôt que d’une réalité. Elle masque les tensions intrinsèques qui ont jalonné les relations entre judaïsme et christianisme et oblitère les interactions fécondes avec le monde arabo-musulman.
L’anthropologue Talal Asad souligne avec perspicacité que « les civilisations ne sont pas des entités statiques et monolithiques, mais des constructions dynamiques façonnées par des échanges constants et réciproques ».
Déconstruire ce mythe ne saurait être interprété comme une négation des liens historiques et théologiques entre judaïsme et christianisme, mais plutôt comme un rappel salutaire de la complexité inhérente à l’histoire occidentale, qui excède largement l’opposition simpliste entre un « nous » occidental fantasmé et un « eux » musulman essentialisé.
Afin de dépasser les crispations identitaires contemporaines, il est impératif d’adopter une lecture inclusive et nuancée de l’histoire, reconnaissant la richesse des échanges culturels et intellectuels transfrontaliers. Sophie Bessis nous met en garde avec justesse contre l’instrumentalisation politique de cette notion, dont la fonction première semble être l’exclusion plutôt que la promotion d’une véritable unité. Plus qu’une vérité historique, elle reflète une volonté politique de s’absoudre du passé et d’imposer une identité occidentale exclusive face aux défis migratoires et religieux qui marquent le XXIe siècle.
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