S’opposer à Israël, est-ce faire la guerre aux États-Unis ?
« Qui s’attaque à Israël s’attaque à nous. » Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir et d’une certaine façon bien avant cette phrase est un mantra diplomatique qui résume l’alignement inconditionnel des États-Unis sur la politique israélienne. Depuis des décennies, Washington accorde à Tel-Aviv un soutien militaire, diplomatique et symbolique sans faille. Cette relation n’est pas seulement stratégique. Elle relève d’un pacte identitaire, historique, presque mystique autour d’une construction intellectuelle d’une civilisation judéo-chrétienne qui exclusive.
Une alliance forgée par des intérêts
À la naissance d’Israël en 1948, les États-Unis sont les premiers à le reconnaître – onze minutes après sa déclaration d’indépendance. Mais leur soutien reste d’abord mesuré. Le tournant s’opère après 1967 et surtout après la guerre d’octobre 1973. Deux éléments expliquent ce basculement : la guerre froide, où Israël devient un pion central face au nationalisme arabe soutenu par l’URSS ; et la crise pétrolière, qui révèle brutalement la dépendance énergétique de l’Occident.
Dès lors, Israël n’est plus seulement un allié politique. Il devient un verrou stratégique au cœur d’une région vitale pour le capitalisme occidental. Par sa puissance militaire et son alliance indéfectible avec les États-Unis, Israël permet de stabiliser un ordre régional bâti autour de la rente pétrolière, au bénéfice des grandes puissances et des monarchies anachroniques du Golfe.
Une mémoire instrumentalisée
À cette logique géopolitique s’ajoute une dimension mémorielle. Le traumatisme du judéocide – tragédie historique majeure – est mobilisé non pas pour construire une paix juste, mais pour ériger Israël en figure morale intouchable. La culpabilité occidentale devient une caution, et toute critique de l’État hébreu est aussitôt assimilée à une remise en cause de cette mémoire. Ce glissement dangereux a permis de faire taire les voix dissonantes, y compris celles des Palestiniens, pourtant privés de leur terre, de leur liberté, et de leur dignité. Un positionnement irresponsable, partisan qui hypothèque définitivement la paix.
Un récit commun de colonisation
Les États-Unis et Israël partagent un même récit fondateur : celui d’une société pionnière « civilisant » un territoire prétendument vide. Comme les colons américains face aux peuples autochtones, Israël s’est construit sur la dépossession méthodique des Palestiniens. Cette proximité narrative nourrit une solidarité identitaire profonde. Mais elle s’accompagne d’une solidarité économique : en agissant comme gendarme de l’ordre pétrolier, Israël garantit la sécurité des flux d’énergie et la survie d’un modèle économique inégalitaire.
Fabrique du récit, fabrication du consentement
Cette alliance fusionnelle repose aussi sur un arsenal médiatique et idéologique. Cinéma, presse, think tanks : tout concourt à présenter Israël comme un îlot de civilisation, démocratique dans un Orient décrit comme archaïque, violent, irrationnel et musulman. Cette construction narrative légitime un soutien sans condition, même lorsque les actions israéliennes – comme à Gaza aujourd’hui – bafouent les droits humains les plus élémentaires.
Critiquer Israël, c’est ébranler un imaginaire occidental, où l’État hébreu incarne la rationalité, l’ordre, un poste avancé de l’Occident en Orient. C’est remettre en cause un récit, mais aussi un système de domination.
Une fusion identitaire dangereuse
« Si Israël n’existait pas, il faudrait l’inventer », déclarait Joe Biden. Cette phrase n’est pas seulement diplomatique : elle dit l’adhésion affective, presque mystique, des élites américaines à Israël. Peu importe les crimes de guerre, les famines à Gaza, les bombes sur les hôpitaux ou les journalistes tués : l’alliance ne vacille pas. Car Israël est perçu comme une extension organique de l’Amérique – son double militaire, politique, moral.
Israël n’est pas un pipeline
S’opposer à la politique expansionniste du gouvernement d’extrême-droite d’Israël, ce n’est pas faire la guerre aux États-Unis, comment convaincre ?
C’est défier un ordre impérial bâti sur des intérêts stratégiques, économiques et idéologiques. C’est heurter le miroir que l’Amérique se tend à elle-même, et qui reflète une image idéalisée de sa propre histoire coloniale et de sa domination mondiale.
Or, une alliance fondée sur l’aveuglement et la mythologie d’une civilisation judéo-chrétienne fantasmée, même drapée dans les grands mots de la démocratie, n’est pas une force. C’est une impasse. Et tant que ce pacte fusionnel ne sera pas interrogé dans ses fondements matériels et symboliques, la tragédie palestinienne continuera – avec la complicité active de ceux qui prétendent défendre les droits humains.
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