Quand l’Histoire devient une arme politique
À l’heure où les récits nationalistes manipulent le passé pour justifier les injustices présentes, rappeler la vérité des faits devient un acte de résistance éthique et politique.
Ce décentrage radical est plus qu’une curiosité académique. C’est un antidote puissant contre l’instrumentalisation de l’Histoire, une pratique aussi vieille que la politique elle-même, mais que les régimes nationalistes contemporains ont portée à un niveau de sophistication et de dangerosité inédit. Aujourd’hui, des mots sont vidés de leur sens, des chronologies sont tronquées, des récits sont fabriqués de toutes pièces pour légitimer des politiques d’exclusion, d’expansion et d’oppression.
Abraham et Moïse : le rappel salutaire des origines
« Abraham était irakien, Moïse était égyptien. » La simplicité de ce rappel par l’historienne Sophie Bessis agit comme un électrochoc. Dans une phrase, elle fait voler en éclats des siècles d’appropriation nationaliste et de mythologie politique. Elle nous force à un réajustement mental salutaire : les figures fondatrices du judaïsme, donc à l’origine des trois religions monothéistes, n’ont jamais foulé le sol de l’actuel État d’Israël. Leurs histoires se déroulent en Mésopotamie, en Égypte, dans le désert du Sinaï. Elles nous parlent de migrations, d’exils, de quêtes—non d’un titre de propriété divin et immuable sur une terre précise.
Le récit national-israélien et la négation du peuple palestinien
Le récit national-israélien tel que promu par les franges les plus radicales du gouvernement Netanyahu—des figures comme Bezalel Smotrich ou Itamar Ben Gvir—en est l’exemple le plus criant. Ce récit est un tissu de mensonges par omission et d’anachronismes assumés. Il présente le projet sioniste comme le retour naturel d’un peuple exilé il y a deux millénaires sur sa terre vacante, effaçant d’un trait près de quatorze siècles d’histoire arabe et musulmane et la présence continue d’une population palestinienne autochtone.
Dans cette narration, le Palestinien n’est pas un peuple avec des droits, une culture et une histoire, mais un « intrus », un obstacle temporaire au déroulement d’un destin biblique. Cette fiction transforme la colonisation en « retour », l’occupation en « libération » et la résistance en « terrorisme ». Elle impose un silence violent à ceux qui osent la contester, les qualifiant immédiatement d’antisémites, obérant tout débat et toute critique légitime.
Les conséquences de cette manipulation sont profondes et terribles :
- Elle déforme la réalité en créant un univers parallèle où les faits sont subordonnés à la croyance.
- Elle banalise l’injustice en présentant l’expulsion, la spoliation et l’humiliation comme les conséquences naturelles d’un droit historique supérieur.
- Elle naturalise l’oppression en faisant de la domination d’un peuple sur un autre non pas une situation politique contingente et injuste, mais un état de fait immuable et presque ontologique.
Pour une mémoire partagée contre les nationalismes exclusifs
Face à ce détournement massif, défendre la vérité historique n’est pas un luxe académique, c’est un impératif moral. Ce n’est pas nier le lien profond et ancien des Juifs avec la terre d’Israël—un lien indéniable et légitime—que de refuser sa monopolisation par un projet politique contemporain et sa transformation en instrument de négation d’autrui.
L’Histoire, correctement racontée—complexe, nuancée, inclusive—reste notre meilleur rempart contre la propagande. Elle nous apprend que les identités sont mouvantes et que nul n’a de droit exclusif et éternel sur un territoire au détriment des autres. Elle est un outil d’émancipation, qui permet de dénaturaliser l’ordre apparent des choses et de montrer que tout, y compris les frontières et les régimes, est le fruit de constructions humaines, donc perfectibles.
L’éthique publique exige que cette Histoire soit défendue, enseignée et diffusée. Non pour nier les récits des uns au profit de ceux des autres, mais pour refuser qu’un seul récit hégémonique étouffe tous les autres. Dans le contexte israélo-palestinien, cela signifie reconnaître la légitimité des deux attachments à la même terre, et construire une politique qui en tienne compte, au lieu d’en utiliser un pour annihiler l’autre.
Rappeler qu’Abraham venait d’Ur et Moïse de Memphis, c’est finalement se souvenir que les identités sont faites de voyages et de métissages. C’est réhabiliter la richesse des origines contre la pauvreté des nationalismes exclusifs. C’est, en somme, réclamer le droit à une histoire partagée et complexe contre le simplisme mortifère des récits qui tuent.
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