Ce qui s’est déroulé récemment à l’université Lyon-II dépasse largement le cadre d’un simple incident pédagogique. Il révèle un climat délétère où la critique de l’ordre établi, une vision alternative de la République ou la simple expression de solidarité avec Gaza sont désormais perçues comme des actes suspects, voire répréhensibles.
Dans nos institutions universitaires, les débats portant sur des sujets aussi cruciaux que l’immigration, l’islam ou la Palestine sont régulièrement le théâtre de « paniques morales ». Lorsque ces crispations s’immiscent dans l’espace académique, c’est la liberté de pensée elle-même qui se trouve directement menacée.
Le 1er avril dernier, un cours dispensé par Fabrice Balanche à l’université Lyon-II a été interrompu par des étudiants contestant une carte qu’ils jugeaient stigmatisante. Cet événement, initialement isolé, a rapidement pris des proportions considérables. La présidente de l’université, Isabelle von Bueltzingsloewen, a fermement condamné l’action des étudiants tout en exprimant publiquement ses réserves quant aux propos de l’enseignant, qu’elle a qualifiés de « préoccupants ». Depuis lors, elle est la cible de menaces, tandis que Fabrice Balanche accuse ouvertement l’université d’être infiltrée par ce qu’il nomme « l’islamo-gauchisme ».
La droite régionale n’a pas tardé à s’emparer de cette affaire. Laurent Wauquiez, ancien président de région, et son successeur Fabrice Pannekoucke ont publiquement dénoncé les supposées « dérives idéologiques » de l’université et ont réclamé une mission d’inspection.
Loin d’être un acte isolé, cette démarche s’inscrit dans une continuité. En janvier 2024, M. Wauquiez avait déjà pris la décision d’annuler une conférence portant un regard critique sur la politique israélienne, qui devait se tenir à Lyon-II, allant jusqu’à exiger que l’octroi de subventions régionales soit désormais conditionné à l’adhésion à une charte idéologique. Selon cette logique inquiétante, l’université ne doit plus être un lieu d’émancipation intellectuelle, mais un espace de conformité idéologique.
Malheureusement, ce climat d’intimidation ne se limite pas à Lyon. Ailleurs aussi, il prend racine insidieusement. À Sciences Po Paris, des étudiants ayant exprimé leur solidarité avec la population de Gaza ont été convoqués par les forces de l’ordre. À l’université de la Sorbonne, la simple distribution d’un tract appelant à la paix a conduit à des accusations d’apologie du terrorisme. Des conférences, à l’image de celle de l’historien Thomas Vescovi, sont annulées sous la pression de forces politiques. Que ce soit à Harvard ou à Columbia, comme à Paris 8 ou à l’EHESS, les voix dissidentes se retrouvent de plus en plus marginalisées.
Ce climat de suspicion n’est pas une simple tendance passagère, il s’agit d’une véritable stratégie. L’objectif est clair : contrôler le champ universitaire, imposer une orthodoxie républicaine hermétique à toute forme de critique postcoloniale, de pensée décoloniale ou d’engagement en faveur des minorités. Toute parole qui s’écarte de cette ligne directrice est désormais marquée du sceau du soupçon. Ce glissement n’est pas inédit dans l’histoire, il porte un nom : le maccarthysme.
Ce nouveau maccarthysme à la française avance masqué. Il ne se présente pas comme une chasse aux sorcières, mais comme une noble défense de la République. Il ne se veut pas liberticide, mais protecteur. Pourtant, dans les faits, il criminalise la pensée critique, délégitime les savoirs alternatifs et impose une lecture unique et souvent aveugle aux réalités du racisme structurel, de l’héritage colonial ou des violences étatiques.
En agissant de la sorte, il ne protège en rien l’université, il l’étouffe. Il ne renforce pas la République, il la trahit. En ciblant spécifiquement les étudiants issus de l’immigration ou ceux qui se montrent solidaires de la cause palestinienne, il ne lutte pas contre la radicalisation, il la fabrique. Car ce que ce maccarthysme universitaire se refuse obstinément à admettre, c’est que la démocratie se nourrit de la conflictualité des idées, et non d’une soumission forcée.
L’université n’est pas un lieu neutre, elle est par essence un espace de confrontation intellectuelle, un lieu où l’on apprend à douter, à questionner, à penser contre soi-même. La République que certains prétendent défendre à travers ces campagnes d’épuration idéologique ne pourra survivre à l’asphyxie de ses propres espaces de pensée critique.
À Lyon-II, ce qui s’est passé n’est donc pas un événement anodin. C’est un signal d’alarme retentissant. L’université est attaquée non pas parce qu’elle serait excessivement politisée, mais précisément parce qu’elle demeure l’un des rares lieux où la liberté de pensée peut encore s’exprimer. Défendre cette liberté aujourd’hui, ce n’est pas prendre parti pour un clan, c’est défendre la possibilité même d’un avenir commun fondé sur la raison, la justice sociale et un dialogue véritable.
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