Après 1945, la mémoire de la Shoah a été profondément marquée par deux événements majeurs : la création de l’État d’Israël en 1948 et l’action des organisations juives aux États-Unis et en Europe. L’historien Saul Friedländer souligne que « la conscience de la Shoah a émergé progressivement, souvent en réaction aux événements politiques et judiciaires de l’après-guerre ». Mais c’est seulement à partir des années 1960 que la commémoration a pris une ampleur significative, notamment grâce à la création de musées et de centres mémoriaux à travers le monde. Un tournant décisif fut le procès d’Adolf Eichmann en 1961 à Jérusalem. Comme l’a analysé Hannah Arendt dans « Eichmann à Jérusalem », ce procès a révélé « la banalité du mal », illustrant la manière dont des individus ordinaires pouvaient devenir les rouages d’un système d’extermination de masse.
Selon Elie Wiesel, « le bourreau tue toujours deux fois, la seconde par l’oubli ». Il est donc crucial de promouvoir une mémoire inclusive qui, sans relativiser l’unicité de la Shoah, intègre le souvenir de toutes les victimes du nazisme afin de comprendre la logique globale de persécution des régimes fascistes. Bien que la Shoah soit aujourd’hui largement reconnue comme un crime unique dans l’histoire moderne en raison de son industrialisation et de son ampleur, d’autres persécutions nazies demeurent marginalisées dans la mémoire collective. Cette hiérarchisation s’explique par divers facteurs : la reconnaissance institutionnelle, l’influence des diasporas et le contexte politique de l’après-guerre. Pourtant, comme l’affirme Primo Levi : « Tout temps est un temps de mémoire. Oublier, c’est laisser la porte ouverte à la répétition ».
Le génocide des Roms : une reconnaissance tardive
Le Porajmos, terme romani signifiant « la dévoration », désigne le génocide des Roms perpétré par le régime nazi. On estime que plus de 500 000 Roms ont été exterminés, mais ce crime a longtemps été relégué à l’oubli. L’Allemagne n’a officiellement reconnu ce génocide qu’en 1982, sous la pression d’intellectuels et d’organisations roms. L’historien Ian Hancock souligne que la marginalisation des Roms en Europe après 1945 a contribué à l’effacement de leur tragédie : « Les Roms n’avaient ni État ni réseau d’influence puissant pour défendre leur mémoire, contrairement aux Juifs avec Israël et leur diaspora ». Ce n’est qu’à partir des années 1990 que les études académiques ont commencé à examiner sérieusement le Porajmos.
Les opposants politiques : premières cibles du nazisme
Vers une mémoire plurielle face aux enjeux politiques contemporains. Les communistes, sociaux-démocrates, syndicalistes et autres opposants politiques ont figuré parmi les premières victimes du régime nazi. Dès 1933, le camp de Dachau fut ouvert, accueillant principalement des prisonniers politiques. Le philosophe allemand Karl Jaspers rappelle que « la dictature nazie s’est installée d’abord par l’élimination de toute opposition, avant de mettre en œuvre son projet racial ». Il convient de noter que cette répression, bien que brutale, ne relève pas du génocide au sens strict, car elle ciblait des individus en raison de leurs convictions politiques plutôt que de leur identité biologique ou ethnique.
Les homosexuels et la double répression
Les homosexuels ont subi une double oppression : celle du régime nazi, qui appliquait le paragraphe 175 du code pénal allemand criminalisant l’homosexualité, et celle des sociétés d’après-guerre qui ont souvent perpétué cette stigmatisation. Des milliers d’homosexuels ont été internés dans les camps de concentration, identifiés par un triangle rose et soumis à des traitements d’une cruauté extrême. L’Allemagne n’a présenté des excuses officielles qu’en 2002 et n’a mis en place une indemnisation qu’en 2017. Michel Foucault, dans « Histoire de la sexualité », souligne que « la répression de l’homosexualité a été non seulement légale, mais aussi culturelle et sociale, s’ancrant dans des structures de pouvoir durables ».
Le philosophe Paul Ricoeur écrivait que « la mémoire collective est toujours une construction, et non une simple restitution du passé ». L’après-guerre a été marquée par des contextes politiques qui ont influencé la mémoire : la Guerre froide a focalisé l’attention sur les crimes nazis tout en minimisant certaines persécutions, notamment celles des Roms et des homosexuels. Aujourd’hui, les historiens s’efforcent de rendre compte de la pluralité des victimes du nazisme. Des monuments commémoratifs ont été érigés en l’honneur des Roms et des homosexuels, et la recherche académique s’est étendue à d’autres crimes, comme l’Aktion T4 ciblant les personnes handicapées.
Des événements commémoratifs, comme la Journée de la mémoire des Roms, célébrée le 2 août, sont également des occasions de rendre hommage à leurs souffrances et de revendiquer leur juste place dans l’histoire.
La mémoire des victimes du nazisme doit être constamment réaffirmée face à la montée de l’extrême droite et aux résurgences de l’antisémitisme, de la haine des musulmans, de la xénophobie et de l’homophobie dans nos sociétés contemporaines. Les luttes pour la reconnaissance des droits des minorités sont intrinsèquement liées au souvenir de ces atrocités. Ainsi, le combat pour une mémoire inclusive et plurielle ne se limite pas à la commémoration, mais constitue un acte de résistance essentiel contre l’oubli et la répétition des erreurs du passé. Il est impératif de poursuivre l’interrogation et la redéfinition des narrations mémorielles, afin de construire un panorama historique qui honore la mémoire de toutes les victimes du nazisme et, par conséquent, d’éviter de reproduire les tragédies du passé.
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