Il faut reconnaître au Sénat français un certain talent : celui de dégainer des « rapports chocs » exactement au moment où tout s’effondre autour. En novembre 2025, pendant que la France tente tant bien que mal de faire face à une inflation durable, une transition écologique sabotée par l’inaction politique, des hôpitaux au bord de la rupture et des services publics en coma avancé, des sénateurs LR ont trouvé la menace prioritaire : une adolescente voilée dans un square de province.
Le rapport, piloté par Les Républicains, prétend « sauver la laïcité » d’un péril baptisé « entrisme islamiste ». C’est beau, le courage politique : affronter des fantômes pendant que le réel brûle.
Une laïcité devenue gadget électoral
Depuis plus de vingt ans, la laïcité est passée du statut de principe républicain à celui d’outil multifonction : matraque identitaire, écran de fumée, argument électoral, prétexte juridique, tout y passe. Ce nouveau rapport illustre parfaitement cette dérive : au moment précis où les crises structurelles exigent une vision, les sénateurs préfèrent revenir au vieux classique qui fonctionne toujours : désigner l’islam comme menace civilisationnelle.
On connaît la musique : « infiltration », « danger », « valeurs menacées », « séparatisme ». À force de répéter ces mots, certains finissent par oublier que la désindustrialisation, la crise scolaire ou la faillite de l’hôpital n’ont rien à voir avec le voile d’une collégienne.
Une liste de mesures qui oscillent entre absurde et inquiétant
Les 17 propositions du rapport semblent sorties d’un brainstorming où l’urgence était moins de renforcer la République que de cocher toutes les cases d’un agenda identitaire. Parmi les pépites :
1. Interdiction des signes religieux pour les mineurs dans tout l’espace public : la République n’a plus les moyens de réparer ses écoles, mais elle trouvera sûrement les ressources pour surveiller les oreillettes, colliers et voiles des adolescentes dans les parcs.
2. Encadrement du jeûne du Ramadan pour les mineurs : la France ne sait plus gérer son système hospitalier, mais elle saura certainement s’immiscer dans les assiettes et les estomacs des jeunes musulmans. Le paternalisme dans sa version la plus intrusive.
3. Exclusion des mères voilées des sorties scolaires : puisque l’école manque d’accompagnateurs, autant se priver de celles qui sont prêtes à aider.
4. Contrôle sécuritaire des visas étudiants : la recherche française est en déclin, mais l’important est d’imaginer l’étudiant qatari comme un agent dormeur.
5. Lutte accrue contre l’“islamisme”, désigné comme « ennemi principal » – une formule commode pour ne pas avoir à nommer les vrais ennemis : l’austérité, la fragmentation sociale, la pauvreté, l’incapacité à penser l’avenir.
Le tout forme ce que les auteurs appellent un « plan ambitieux ». On parlerait plutôt d’un plan anxiogène pour échapper aux vraies responsabilités.
Des réactions qui révèlent le malaise français
Évidemment, les partisans s’en félicitent : c’est toujours plus simple de gagner des points politiques en attaquant des symboles plutôt qu’en réformant réellement un pays épuisé. Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau, fidèles à leur ligne, y voient une œuvre de salut public. On ne sait pas si c’est de la conviction ou une énième stratégie pour flatter la droite dure.
Du côté des opposants, les associations, les chercheurs, les défenseurs des libertés rappellent l’essentiel : on ne renforce pas la République en ciblant systématiquement une minorité. À force de jouer avec le feu identitaire, on finit par brûler le tissu social qu’on prétend protéger.
Même au sein de la majorité présidentielle, certains commencent à soupirer : à quoi bon débattre du voile d’une accompagnatrice scolaire quand l’hôpital croule, le climat se dérègle et l’école s’effondre ?
La diversion, dernier refuge des politiques sans vision
À y regarder de près, ce rapport n’est pas seulement critiquable : il est révélateur. Révélateur d’une classe politique incapable d’affronter les défis réels — complexité économique, urgence climatique, fracture sociale — et qui préfère rejouer la pièce éternelle des « guerres culturelles ».
La laïcité, principe noble entre tous, est une nouvelle fois sacrifiée sur l’autel du calcul politicien. Chaque fois qu’on l’instrumentalise à ce point, on affaiblit un peu plus la République qu’on prétend défendre. On la transforme en dispositif de suspicion généralisée plutôt qu’en garantie d’égalité.
Pendant ce temps, les vrais périls continuent leur œuvre : l’effondrement du service public, le recul démocratique, la précarité de masse, la dégradation écologique. Mais ceux-là ne rapportent ni likes ni points dans les sondages.
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