Une parole publique obsédée par l’islam
Manuel Valls n’a jamais vraiment quitté la scène. Battu dans les urnes, il persiste dans l’espace médiatique, où il continue d’occuper un rôle central dans la fabrique des paniques identitaires. À chaque apparition, la cible est la même : les musulmans de France. Ramadan, prière, halal, port du voile : tout devient sujet à suspicion. Cette obsession, loin d’un débat éclairé sur la laïcité, relève d’une stigmatisation systématique. Le sociologue Marwan Mohammed parle à ce propos d’« ethnicisation rampante de la question religieuse ».
Derrière l’invocation de la laïcité, c’est une idéologie d’exclusion qui se met en place. Jean Baubérot, historien reconnu de la laïcité, la qualifie de « falsifiée », dès lors qu’elle sert non plus à protéger les consciences, mais à restreindre l’expression d’une seule religion. L’islam devient une altérité radicale à contenir, non un fait social à comprendre.
Israël comme pivot d’une lecture binaire
Cette logique se double d’un soutien inconditionnel à Israël, souvent brandi comme rempart civilisationnel contre un prétendu « monde musulman ». Le conflit israélo-palestinien devient alors un prisme à travers lequel est lu l’ensemble du rapport à l’islam. L’historienne Sophie Bessis, dans *Les Valeurs – une histoire*, démonte pourtant cette opposition construite : les fameuses « valeurs judéo-chrétiennes », opposées à un islam essentialisé, sont une invention récente, forgée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour reconstruire une identité occidentale.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la confusion constante entretenue par Valls entre islam et islamisme. Une confusion qui alimente la méfiance et qui est largement partagée par une frange de la droite identitaire, par certains commentateurs télévisés, et même par des responsables politiques du centre. La suspicion devient un principe de gouvernement.
Averroès, ou la stratégie du soupçon
L’affaire du lycée Averroès de Lille l’illustre tristement. Des soupçons d’entrisme islamiste, relayés sans preuve par plusieurs responsables politiques, ont été finalement invalidés par le juge administratif. Mais le mal était fait. Les fantasmes avaient été nourris, et le soupçon public, une fois semé, est difficile à effacer. Dans ces polémiques, la justice n’est plus le dernier mot, elle devient un contretemps technique face à une guerre culturelle déjà gagnée dans les médias.
L’islamophobie niée mais omniprésente
Dans ce climat, Valls persiste à refuser le mot « islamophobie », qu’il juge piégé. Il prétend qu’en nommant ainsi un racisme spécifique, on interdirait toute critique de l’islamisme. Mais cette rhétorique est de moins en moins tenable. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) relève, année après année, que les actes antimusulmans constituent désormais la majorité des actes antireligieux en France.
Le politologue Vincent Geisser le rappelle avec force : nier le mot islamophobie, c’est nier un racisme structurel. Ce n’est pas seulement une insulte ou une agression : c’est un climat, un système de soupçons, une série de pratiques discriminatoires installées au cœur de la République.
Quand les mots précèdent les actes
La bataille est donc aussi sémantique. Aimé Césaire, dans *Discours sur le colonialisme*, nous met en garde contre les sociétés qui tolèrent les violences dirigées vers certains groupes : elles finissent toujours par s’effondrer moralement. Victor Klemperer, dans *LTI – La langue du Troisième Reich*, montre quant à lui que les violences politiques sont toujours précédées d’une érosion du langage. Les mots, répétés, banalisés, ouvrent la voie à des politiques d’exclusion.
Aujourd’hui, il ne suffit plus de dénoncer l’islamisme : il faut nommer l’islamophobie. Ce n’est ni une ruse, ni une exagération, mais une nécessité démocratique. Car ce racisme ne vient plus seulement de l’extrême droite : il s’infiltre partout, jusque dans le vocabulaire républicain, jusqu’aux plateaux de télévision, jusque dans l’appareil d’État.
La République au miroir de ses trahisons
La laïcité, telle qu’elle fut pensée en 1905, n’a jamais été une arme contre les religions. Elle était un cadre d’émancipation individuelle, de coexistence, de liberté. Détournée, elle devient un instrument de coercition culturelle. Elle cesse d’être un principe pour devenir une idéologie, et parfois même un alibi. Face à cette dérive, il est urgent de rappeler que les principes républicains ne consistent pas à désigner des ennemis intérieurs, mais à garantir à chacun la même dignité.
Manuel Valls incarne aujourd’hui une forme d’« islamophobie respectable », médiatiquement consacrée, politiquement recyclée. Elle est d’autant plus dangereuse qu’elle se drape des habits de la République. Mais derrière cette façade, ce qui s’exprime, c’est la peur de l’autre, le rejet de l’égalité réelle, la tentative désespérée de restaurer une identité figée par l’exclusion. Et c’est, à terme, la démocratie elle-même qui vacille.
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