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“Comment peut-on être Palestinien ?”

Dans ses lettres persanes publiées en 1721, Montesquieu mettait en scène les tribulations d’Usbek, un Persan à Paris. Par le truchement du conte philosophique – l’auteur s’amusait et questionnait son époque mais aussi le regard que l’Occidental portait sur son semblable venu d’Orient. Un texte plaisant, parfois badin et d’une grande actualité tant un mur invisible semble de plus en plus s’élever entre les deux mondes.  La guerre à Gaza révèle au grand jour ce schisme entre Occident et Orient et combien la douleur palestinienne et plus largement arabe semble désormais inaudible des Occidentaux.

Signe ô combien emblématique de cette surdité occidentale qui confine à l’indifférence et à la complicité, l’attitude des Etats-Unis. Cette année, l’administration Biden a sommé le Congrès d’approuver la vente de 45 000 obus visant à alimenter les chars Merkava israéliens pour un coût de 500 millions de dollars US. Une offensive militaire doublée d’un soutien diplomatique sans faille malgré quelques rappels à l’ordre de façade au sujet de la colonisation. En opposant son véto à une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU réclamant par la voix de son Secrétaire Général Antonio Guterres un « cessez-le-feu humanitaire immédiat » dans la bande de Gaza, Washington donne les mains libres à un État qui effectue pas moins de 2400 bombardements quotidiens sur Gaza soit un toutes les 90 secondes.

Et comme si cela ne suffisait pas, l’administration américaine demande aujourd’hui au Sénat d’approuver une aide supplémentaire de 14.5 milliards de dollars à Israël. Cette somme s’ajoute à l’aide militaire exceptionnelle de 38 milliards de dollars accordée il y a quelques années en plus d’une aide de près de 10 millions de dollars par jour. Il est difficile de saisir les motivations profondes et rationnelles d’un tel investissement pour un seul pays d’un peu plus de 9 millions d’habitants.

Cette guerre a, à ce jour (9 décembre 2023) fait près de 18 000 morts palestiniens ; de jour comme de nuit, une moyenne de 6 enfants palestiniens sont tués par ces bombardements toutes les 24 heures. Depuis 1999, pour chaque Israélien assassiné, 27 Palestiniens en moyenne sont tués. Si l’on se fie à cette macabre loi du Talion revisitée, le bilan de la guerre devrait atteindre les 32 400 Palestiniens tués pour étancher la soif de vengeance de Benjamin Netanyahu et de ses acolytes suite aux tueries du 7 octobre qui ont fait 1200 victimes israéliennes. 

Les horreurs de cette guerre circulent sans filtre sur les réseaux sociaux. Habituellement on considère que les images peuvent faire basculer l’opinion publique en faveur de l’arrêt des violences et la paix. Pas dans cette guerre. Ces images qui devraient susciter le dégoût, la colère et surtout de la haine ne font le cas échéant que renforcer les convictions des uns et des autres que l’ennemi, l’autre est un barbare. 

Avec les images recueillies, selon le récit officiel, sur les portables des combattants du Hamas ainsi que depuis les caméras de surveillance, les autorités israéliennes ont monté, en un temps record, un film sur l’attaque du 7 octobre. Reprenant les codes netflixiens, il a été projeté à Tel Aviv, New York ou encore Paris devant un parterre trié sur le volet. Essentiellement des journalistes, des parlementaires, des hommes et femmes d’influence – qui forcément bouleversés par la mise en scène de centaines de vies heureuses qui basculent peuvent – c’est du moins l’objectif de l’État hébreu – se transformer en ambassadeurs en puissance de son récit narratif. 

En même temps qu’il inonde le monde d’images et d’opérations de communication, Israël verrouille l’accès médiatique à Gaza cherchant à modeler l’opinion mondiale en sa faveur. Images de familles israéliennes éplorées dans l’attente du retour d’un proche d’un côté, images de destructions hantées par une foule anonyme et grise de l’autre. C’est le récit binaire de cette guerre qui prévaut.  Elon Musk, le milliardaire américain patron de la plateforme X, anciennement Twitter, rachetée grâce à des fonds saoudiens et utilisée par des dizaines de millions d’Arabes, s’est d’ailleurs précipité pour rencontrer Netanyahu quelques jours après avoir été accusé d’antisémitisme. Il n’a pas jugé utile de rencontrer des Palestiniens. De façon simpliste pour l’opinion publique mondiale, il n’y a pas de Palestiniens modérés et démocrates qui veulent vivre en paix. Le Palestinien est un criminel désigné ou en puissance. 

Malgré ce blocus et les coupures internet, des images parviennent pourtant à s’échapper de l’enclave nous rappelant que derrière les bilans froids et cliniques se cachent des visages qui nous ressemblent comme celui de ce grand-père gazaoui qui, grand sourire dorlote une dernière fois sa petite Rym – « Rouh errouh », « l’âme de mon âme » comme il l’appelle face au smartphone qui immortalise le moment. Bouleversant de beauté et de dignité, le papi endeuillé de Gaza émeut des millions de personnes de Rabat à Mascate et bien au-delà. 

Des sursauts d’humanité qui rappellent combien la propagande déshumanise l’autre et légitime son élimination. Le ministre Israélien de la défense est allé même à qualifier les Palestiniens d’animaux humains. Une vidéo qui circule depuis quelques jours montrant des Palestiniens nus assis en rang, entourés de soldats israéliens est éloquente à ce sujet. La communication israélienne a présenté ces hommes comme des combattants du Hamas. Le fait que des civils, médecins, journalistes aient été reconnus par certains de leurs amis sur ces extraits n’y change rien, la machine à désinformer est en marche et a culminé sur le plateau télévisé de LCI animé par David Pujadas où chacun y allait de son couplet pour justifier l’existence de ces images glaçantes qui rappellent de sombres temps. Dominique Moïsi, analyste politique, respecté et respectable, déclare sans filtre que cela n’était rien devant la souffrance des otages israéliens. Il faudrait donc à l’avenir établir une échelle des souffrances… Il est à ce propos choquant de constater à quel point les abc du journalisme ne sont pas respectés depuis le début de cette guerre. Régulièrement des interprétations tendancieuses de prétendus faits sont reprises intégralement sans vérification.

Évidemment qu’Israël ne pouvait pas ne pas réagir après le 7 octobre, mais la férocité de sa réaction prouvent que la finalité de cette guerre n’était pas d’éliminer le Hamas mais d’éliminer le maximum de Palestiniens. Les objectifs déclarés de cette guerre ne sont pas ceux qui sont réellement poursuivis et c’est en cela que cette guerre plus que toute autre guerre est immorale. Cette guerre enfin est injuste et vicieuse car elle représente actuellement la destruction méthodique systématique d’un pays et d’une population civile par l’une des armées les plus sophistiquées et technologiquement avancées du monde. C’est le pot de fer contre le pot de terre. 

Netanyahu en rêvait, le Hamas l’a fait. Le Hamas et le gouvernement Netanyahu sont d’extrême droite, et c’est le drame de cette région. Ils ont les mêmes modes de fonctionnement. Le Hamas n’a jamais été aussi fort et ce n’est pas l’élimination de tous ses dirigeants qui y changera quelque chose. Avec cette guerre le Hamas a gagné et pour longtemps ses galons auprès de la jeunesse arabe et il sera difficile de faire sans à l’avenir. Netanyahu ne pouvait pas ignorer que de cette guerre, naitront des légendes et des héros. 

Cette guerre est immorale car elle fracture le monde et les sociétés, elle déchire des familles politiques, des amitiés. Cette guerre plus que les autres a fait voler en éclats la crédibilité des instances internationales. L’existence même des Nations Unies et du conseil de sécurité sont plus que jamais remises en cause. Ces innocents pris au piège d’un territoire encerclé et qui meurent sous les bombes sous les yeux de la communauté internationale sont qualifiés de terroristes, pire on les accuse d’utiliser leurs enfants comme des boucliers humains. Cette guerre est immorale car elle provoque le désespoir de générations qui ont cru en la paix, les droits de l’Homme et la démocratie représentative, enfin cette guerre fait du mal car les principes sacrés de l’information y sont piétinés des deux pieds quotidiennement.

Israël se perd dans cet usage disproportionné de la force. Il fait un carnage et cela aura des conséquences dramatiques pour lui aussi. Peut-être le rappel de références religieuses pourrait ramener à la raison ceux qui prétendent avoir une légitimité au nom de la religion ? Il est écrit dans la Genèse 18 : 32 : « Abraham s’avança et dit : Anéantirais-tu, d’un même coup, l’innocent avec le coupable ? Détruirais-tu, pour cinq, une ville entière ? » Les mêmes questions se posent devant l’Éternel depuis des milliers d’années. 

Les arguments humanistes et moraux ne semblant plus avoir prise de nos jours, peut-être faut-il rappeler à nos amis occidentaux – qui irriguent la région d’armes – que les réfugiés d’aujourd’hui sont les migrants de demain. Les plus chanceux finiront peut-être leur périple sous une tente dans une des villes européennes où s’entassent déjà de nombreuses victimes collatérales du chaos du monde dit arabe. Un passant leur demandera alors peut-être : « Comment peut-on être Palestinien ? »  

Comment pourra-t-on, nous, dire à nos enfants à l’avenir que nous ne savions pas ? Que nous n’avions pas réagi ?

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