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Les Cimetières des Inconnus

Au même moment où le conseil constitutionnel vient de censurer 40 % (32 articles sur 86) de la loi immigration, les naufrage en méditerranée se poursuivent. 

Les Sages ont largement censuré le texte sur la forme, sans se prononcer sur le fond et malgré cela ils ont eu besoin de 52 pages d’argumentaires pour étayer leurs décisions. Et c’est compréhensible tant sur ce dossier, l’équilibre est difficile à trouver.

En Europe la question de l’immigration n’est quasiment abordée que sous l’angle de la répression, ce sujet donne du grain à moudre à toutes les extrêmes, alors qu’au Sud l’approche est radicalement différente. Ainsi par exemple pour calmer les ardeurs de sa jeunesse, les autorités nigériennes viennent d’abroger une loi criminalisant le trafic de migrants, les départs vers l’UE (Union Européenne). 

Nonobstant la position adoptée par les uns et par les autres, les tentatives de traversées sur des embarcations de fortune et donc de naufrages vont continuer. Il y a urgence à chercher de nouvelles solutions.

Il est difficile de quantifier avec précision l’ampleur du drame, l’intégralité des accidents n’étant pas comptabilisée. Le nombre de naufrages impliquant des migrants quittant la rive sud semble avoir connu une hausse significative au cours des deux dernières années si l’on en croit les rares données disponibles. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM-ONU) on compterait 28320 migrants, hommes, femmes et enfants disparus en méditerranée depuis 2014. Ce chiffre a connu une augmentation significative depuis la mise en place de politiques restrictives, ainsi rien qu’en 2023, le nombre de personnes mortes ou disparues s’élèverait à 4900. L’immense majorité de ces naufrages a eu lieu sur la voie de passage entre la Tunisie ou la Libye et les îles italiennes.

En méditerranée il s’agit principalement de jeunes africains. Leurs cadavres rejetés par les flots échouent dans de que les locaux nomment avec une sorte de pudeur les “cimetières des inconnus. 

Au-delà de l’horreur de la traversée en mer, se profile la misère de la clandestinité en Europe. Promenez-vous au petit matin dans une grande ville européenne et vous êtes sûr de croiser ces visages hagards de jeunes hommes mal réveillés. Ils ont tous la même expression.

Ils sont des hérons pour leurs proches, ils ont survécu à la traversée du désert et de la mer… Contrairement aux autres…ceux dont on ne n’a même pas retrouvé le corps.

Dans un monde plus humain « il n’est pas indispensable de risquer sa vie, pour espérer la sauver. » – a écrit (où ça ?) Michel Agier (Anthropologue, directeur d’études à l’EHESS)

Qu’ils viennent de Zarzis, de Ouagadougou ou de Niamey, peu importe, refusant d’accepter le déterminisme lié au lieu de naissance, ces candidats à l’immigration ont pris des risques inconsidérés pour tout simplement travailler. Ce faisant ils n’ont fait que reproduire ce que tous les humains ont fait depuis les premiers Homo-sapiens : migrer. Devaient-ils le faire au risque de leur vie ? Clairement non.

La politique de criminalisation de la migration et des migrants a été une aubaine pour les réseaux de passeurs et l’extrême-droite européenne.

Des organisations criminelles se sont constituées. Elles brassent des centaines de millions de dollars. Les législateurs ne pouvaient pas ignorer que la répression générerait une économie de la prohibition. Pour les candidats à l’immigration c’est la double peine, ils sont rackettés par des réseaux mafieux et stigmatisés par les discours populistes, électoralistes qui ont définitivement glissés vers la xénophobie. Régulation, dérégulation, régulation de l’immigration, l’indécision des gouvernements de droite comme de la gauche sont du pain béni pour l’extrême-droite qui surfe sur les errements des dirigeants.

Les dirigeants européens enfoncent le clou de façon indécente et vulgaire en multipliant les annonces sur les crédits alloués aux pays du sud de la méditerranée pour bloquer les migrants. Quel homme politique oserait aujourd’hui exposer un projet politique basé sur l’intégration des immigrés ? Nous sommes abreuvés d’analyses pseudo doctes. Sur les soi-disant incompatibilités culturelles, sur la capacité des immigrés musulmans à s’intégrer dans les sociétés occidentales sur la capacité des musulmans à s’intégrer dans les sociétés occidentales.

Ceux qui tiennent un discours humaniste sont aujourd’hui présentés comme de dangereux rêveurs. L’impérieuse nécessité pour chaque pays de contrôler ses frontières et d’éventuels flux de migrants n’est pas discutable, ce n’est pas un sujet de discussion mais maitrise de l’immigration et respect des migrants ne sont pas incompatibles, contrôle ne veut pas forcement dire répression et encore moins stigmatisation du candidat à l’immigration et encore moins des travailleurs immigrés en situation régulière. Les mesures restrictives peuvent être appliquées avec discernement et n’ont pas besoin de ces cris de victoire que poussent les ministres de l’intérieur successifs de gauche comme de droite. L’impérieuse nécessité pour chaque pays de maîtriser les flux migratoires et de protéger ses frontières est légitime mais derrière le rejet des immigrants du sud suinte une note de xénophobie comme le prouvent la diffusion de thématiques identitaires dans les médias.

Les gouvernements européens entendent sous-traiter aux pays de la rive sud de la Méditerranée. Ces prises de position renforcent l’impression de dominant-dominé qui a fait tant de mal dans les relations nord-sud. Une accusation à peine dissimulée aux pays qui seraient incapables de protéger uniquement leurs frontières. Des milliers de kilomètres de désert à surveiller.

La traite d’êtres humains est sans doute l’un des crimes les plus abjects, une forme d’esclavage moderne, mais il y a dans ce dossier une forme d’hypocrisie insupportable. Au-delà des cas extrêmes d’exploitation sexuelle ou de trafic d’organes intolérables, rares sont ceux qui dénoncent l’hypocrisie du patronat et la surexploitation des travailleurs immigrés, une main d’œuvre contrainte aux métiers les plus dangereux et les plus pénibles à des salaires dérisoires et souvent sans aucun protection sociale. Toutes les politiques publiques visant à dissuader la migration ont été vouées à l’échec pour la simple raison que l’Europe a besoin de ces travailleurs. Instrumentaliser la lutte contre l’immigration dite irrégulière à des fins politiques est malsain. C’est mentir à ces concitoyens. 

L’immense majorité des migrants une fois arrivés sur le sol européen n’ira jamais dans les pays où il y a un fort taux de chômage, elle choisit toujours les pays ou les régions où elle sait que le marché du travail est demandeur où elle attendue par des employeurs. Selon une étude, l’Europe aura besoin d’ici 2040 de 15 millions de travailleurs étrangers si elle veut maintenir sa compétitivité. Selon le MEDEF, à elle seule, la France aura besoin de 3,7 millions de personnes. Certains économistes vont même jusqu’à avancer que l’arrivée de migrants est une opportunité pour l’Europe.

Last but not least, la criminalisation de la migration et des migrants est éthiquement condamnable à plus d’un titre. Elle porte atteinte à la libre circulation des personnes, elle instaure une hiérarchie entre ceux qui ont tous les droits y compris de voyager avec une simple carte d’identité et ceux qui ne peuvent aller nulle part. Indépendamment de son lieu de naissance et de sa nationalité, se déplacer librement est un des droits fondamentaux de tout être humain. Elle est éthiquement inacceptable car elle oblige des humains qui sont, de toutes les façons, déterminés à migrer à prendre des risques inconsidérés. Cette politique répressive est une atteinte au principe de justice sociale car elle cible, stigmatise et marginalise les plus pauvres mais cette logique répressive finit toujours par toucher les demandeurs d’asile et les réfugiés. 

La priorité devrait être donnée à des solutions humanitaires plutôt qu’aux sanctions punitives et aux chasses à l’homme en plein désert ou en haute mer. Aucune mesure répressive ne pourra empêcher les humains de se déplacer à la recherche d’une vie meilleure.

En attendant, et sachant que la répression ne fera que stigmatiser ceux qui sont déjà là et ne peut que causer des drames, faut-il rappeler que la sacralité de la vie humaine est l’un des fondements de notre humanité. Derrière les chiffres macabres, se souvenir que chaque personne qui perd la vie sur le chemin de l’exil était un être de chair et de sang, avec ses rêves et souvent les espoirs de toute une famille dans sa lourde valise invisible. 

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