Laïcisme : un Wokisme de Droite

Dix ans après l’attaque contre Charlie Hebdo après l’émotion suscitée le 7 janvier 2015 par demeure vive, marquant profondément les esprits et laissant une douleur sincère chez tous les citoyens attachés à la liberté d’expression. Comme beaucoup, j’ai porté avec conviction le slogan #JeSuisCharlie par solidarité et pour défendre simplement toutes les libertés.

Rien ne saurait justifier un tel drame. Ce serait même une indécence sans nom. Cependant, avec le recul, il est légitime de s’interroger sur la tragédie elle-même et sur les dynamiques qu’elle a engendrées, tout en reconnaissant l’ampleur de l’ignorance et de la haine ayant motivé cet acte criminel. Tenter de comprendre le mal ne sera jamais le justifier !

Ces actes terroristes qui ont endeuillé la France s’inscrivent dans un contexte plus large d’évolution du terrorisme islamiste, qui s’est internationalisé à partir des attentats du 11 septembre 2001, orchestrés par Al-Qaïda.

Le terrorisme islamiste contemporain s’appuie sur des stratégies complexes de radicalisation, de recrutement, de séparatisme et de captation d’esprits fragiles. Ces individus, souvent isolés mais inspirés par une idéologie globale, peuvent frapper sans avertissement. Combien sont-ils, comment et pourquoi basculent-ils dans la terreur ? Ces jeunes, souvent en proie à des frustrations sociales et identitaires, sont endoctrinés par des manipulateurs qui exploitent leurs vulnérabilités. Certes, d’autres facteurs interviennent dans la dérive violente. L’ignorance et l’interprétation simpliste et parcellaire de certains versets du Coran sont à prendre en considération.

Les choix éditoriaux de Charlie Hebdo : entre critique et stigmatisation

Si l’art de la caricature est un outil puissant de critique sociale et politique, les représentations des religions par Charlie Hebdo ont souvent suscité des controverses, particulièrement concernant l’islam. Depuis les années 2000, le journal a publié des caricatures qui ont alimenté les tensions entre les communautés musulmanes et le reste de la société française. Daniel Schneidermann parle d’un « charlisme » qui serait un mouvement réactionnaire, saturant toutes les antennes, et qui se réclame de Charlie d’avant, mais n’en garde rien. Une droitisation des milieux intellectuels très perceptible.

Une analyse des caricatures révèle une approche parfois perçue comme inégale. Les dessins visant le christianisme s’attaquent principalement aux institutions ou à des figures de pouvoir, comme le pape, sans cibler les fidèles ordinaires. En revanche, les caricatures sur l’islam incluent souvent des symboles culturels et des pratiques individuelles, comme la prière ce qui est compris par tous les musulmans pratiquants comme une attaque directe contre eux-mêmes. Cette différence de traitement alimente les accusations de racisme anti-musulman, même si les défenseurs du journal soutiennent qu’il s’agit d’une critique de l’intégrisme religieux. A partir de quand la critique d’une pratique religieuse dévoyée ou intégriste ne devient-elle pas plutôt un subterfuge masquant un racisme anti-arabe ou anti-musulman pur et dur ?

Au-delà de Charlie Hebdo, cette stigmatisation semble s’être institutionnalisée dans certains médias et discours politiques. Des éditorialistes au service d’une vision rigide de la laïcité, souvent présentée comme un rempart contre l’islamisme, tendent à exclure des voix nuancées, abusant des privilèges que leur offre leur notoriété et ne se privant pas d’amalgames humiliants envers les musulmans. Cet environnement médiatique, largement influencé par des groupes financiers aux idéologies marquées à droite, contribue à polariser le débat public.

Une dérive vers un “laïcisme” rigide

L’instrumentalisation de la laïcité, que certains ont transformée en “laïcisme”, traduit une volonté politique d’exclusion. Elle reflète, à travers un non-dit, une forme d’intolérance envers les musulmans. La liberté d’expression serait-elle un droit réservé à certains et pas à d’autres ? Cette rigidité se traduit par une absence de second degré et une simplification des débats essentiels sur la société. Sous couvert de lutter contre l’extrémisme religieux, certains amalgament critique de l’intégrisme et stigmatisation des musulmans dans leur ensemble.

Dans ce climat, les populations issues de l’immigration et vivant dans les quartiers populaires se retrouvent souvent désignées du doigt et désarmées face à des accusations ou des moqueries qu’elles ne peuvent pas contredire, faute d’accès aux médias. Cette fracture alimente un ressentiment profond, exacerbé par l’instrumentalisation de ces thématiques par l’extrême droite sur les immigrés maghrébins.

Il est crucial de noter que les mêmes partis d’extrême droite, autrefois ennemis déclarés de la liberté d’expression – certains allant jusqu’à brûler des livres –, se sont désormais appropriés cette cause lorsqu’il s’agit de critiquer les musulmans. Cette incohérence démontre à quel point la liberté d’expression est devenue un prétexte pour légitimer certains discours d’exclusion.

Vers un débat plus inclusif et responsable

La liberté d’expression reste un pilier fondamental de la démocratie, mais elle doit être exercée avec une responsabilité accrue envers les minorités et les communautés ciblées. Critiquer l’intégrisme religieux est essentiel, mais cela doit se faire sans renforcer les préjugés ni stigmatiser des citoyens en raison de leur foi ou de leur origine.

La distinction entre critique légitime et stigmatisation nuisible est cruciale pour éviter des amalgames qui alimentent les tensions sociales. Une approche plus nuancée et inclusive, intégrant les voix des populations concernées, pourrait favoriser une meilleure compréhension mutuelle et renforcer la cohésion sociale.

En fin de compte, défendre la liberté d’expression, c’est aussi promouvoir un débat ouvert et respectueux, où toutes les opinions peuvent s’exprimer sans crainte d’être caricaturées ou marginalisées. La France a tout à gagner à garder cet équilibre juste et loyal entre fermeté contre l’intégrisme et respect de la diversité, pour bâtir une société apaisée et inclusive.

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