Quand l’homme le plus puissant au monde succombe à un champignon
Le 1er septembre 1715, après soixante-douze ans de règne, Louis XIV s’éteint à Versailles. L’homme qui incarnait la toute-puissance meurt lentement après vingt-et-un jours de souffrances, rongé par une infection que ses médecins ne comprennent pas. Son médecin, Guy-Crescent Fagon, diagnostique une sciatique et persiste dans son erreur malgré les marques noires qui envahissent la jambe royale.
Fidèle à la théorie des humeurs, il prescrit purgatifs, saignées, lait d’ânesse et bains de vin de Bourgogne. Le chirurgien Mareschal, plus lucide, propose une amputation ; Fagon s’y oppose, certain de son savoir. Le roi souffre, la jambe noircit, la mort avance.
Trois siècles plus tard, les chercheurs de l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, grâce à la paléoprotéomique, découvrent qu’il ne s’agissait pas d’une gangrène bactérienne, mais d’une infection fongique rare, causée par Cyphellophora europaea.
Le Roi-Soleil est mort d’un champignon.
Et dans cette ironie du destin se cache une vérité universelle : le savoir médical, si solide qu’il paraisse, demeure fragile, transitoire, révisable.
Ce que Fagon tenait pour science nous semble aujourd’hui superstition. Ce que nous tenons pour vérité aujourd’hui semblera demain naïveté. La médecine, loin d’être un empire de certitudes, est une suite d’erreurs corrigées, de croyances dépassées, d’orgueils démasqués.
Le savoir et la fragilité
Les progrès de la médecine sont si fulgurants qu’ils pourraient presque nous faire oublier son essence : le soin.
En trois siècles, nous avons traversé des révolutions silencieuses : des saignées de Fagon à l’immunothérapie ciblée, des décoctions d’herbes aux algorithmes qui scrutent le génome. Et pourtant, plus notre savoir grandit, plus notre ignorance se révèle.
Plus nos connaissances progressent, plus nous réalisons que la médecine n’est pas une quête de certitude absolue, mais un apprentissage des limites. Elle est un art fragile, pratiqué à la frontière du savoir et de la souffrance. Le médecin ne détient jamais la vérité ; il avance entre rigueur scientifique et incertitude vivante, entre le protocole et la personne singulière qui lui fait face.
L’ère de l’intelligence artificielle : miroir du soin
Trois siècles après Fagon, un nouveau pouvoir se dresse : l’intelligence artificielle.
Elle prédit, compare, classe, anticipe — parfois mieux que nous. Elle ne doute pas, ne souffre pas, ne tremble pas.
Mais dans ce miroir numérique, nos forces et nos faiblesses apparaissent plus nettes que jamais.
L’IA révèle nos limites morales, notre besoin de certitude, notre peur de l’erreur. Comme Fagon jadis, nous risquons de confondre précision et vérité, puissance et justesse.
L’IA met à nu la dimension la moins noble du savoir médical. Le savoir seul ne soigne pas. Il faut une main, un regard, une parole, une écoute, une empathie.
L’humilité du savoir
Se former, à l’ère de l’intelligence artificielle, nous impose non seulement d’apprendre à maîtriser des outils, mais aussi d’apprendre à écouter. Hans Jonas nous avertit : plus notre pouvoir s’accroît, plus notre responsabilité doit s’élargir.
L’humilité n’est pas la faiblesse du savoir ; elle en est la condition de vérité.
Elle seule empêche la médecine de se transformer en arrogance. Elle seule rappelle que derrière chaque protocole se cache un corps singulier, derrière chaque statistique, une histoire.
Le remède et l’orgueil
Louis XIV, roi absolu, a succombé à un organisme invisible. Trois siècles plus tard, nous régnons sur des empires technologiques, mais l’infiniment petit — virus, bactérie, champignon ou erreur humaine — demeure notre souverain.
La médecine guérit souvent mieux qu’elle ne comprend, et c’est là sa noblesse : un effort incessant pour transformer la vulnérabilité en responsabilité.
Sa mission n’est pas d’abolir la fragilité, mais de lui donner un sens.
La médecine éternelle n’est pas celle qui triomphe de la mort, mais celle qui, face à elle, persiste à soigner.
Elle unit savoir et compassion, rigueur et tendresse, données et doutes.
L’humilité n’est pas l’antithèse du progrès ; elle en est la forme la plus haute.
Et peut-être qu’au bout de toutes nos révolutions — des saignées de Fagon aux algorithmes de l’IA — il ne restera qu’un geste : celui de soigner.
Un geste simple, fragile, irremplaçable, qui rappelle à la fois la grandeur et la limite de notre savoir.
Car soigner, au fond, c’est affirmer que la présence humaine, dans toute sa finitude, restera toujours le premier et le dernier des remèdes.
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