De l’après-Guerre froide à Gaza, anatomie d’un récit politique et stratégique
L’ennemi : une constante de l’histoire occidentale
La fabrication de l’ennemi est l’un des mécanismes les plus anciens de la vie politique.
Chaque époque a son spectre : le « péril jaune » au tournant du XXᵉ siècle, la « Perfide Albion » brandie pour doper le patriotisme français, ou encore le fantasme du « complot judéo-maçonnique des ploutocrates » qui alimenta les idéologies antisémites jusqu’à l’abomination absolue de la Shoah.
Ces constructions n’étaient pas des accidents : elles servaient des agendas politiques précis. Mais la question demeure : le monde contemporain, plus connecté, plus éduqué, aurait-il réellement rompu avec cette mécanique ?
Après l’URSS : la nécessité d’un nouvel ennemi
La chute de l’Union soviétique en 1991 provoque un vacillement stratégique profond.
Pendant quarante ans, l’URSS avait été l’ennemi idéal : puissant, stable, prévisible.
Georgyi Arbatov, conseiller de Gorbatchev, résumait ironiquement le séisme géopolitique :
« Nous allons vous rendre un très mauvais service : nous allons vous priver d’ennemi. »
Sans adversaire systémique, les armées occidentales perdent leur justification, les think tanks leur raison d’être, les budgets militaires leur évidence.
Il faut un nouvel ennemi. Un ennemi global. Un ennemi mobilisateur.
Ce nouvel ennemi sera l’islam — ou plutôt, une représentation politique et culturelle de l’islam, simplifiée, homogénéisée, essentialisée.
Le glissement des années 1990 : de l’analyse stratégique à la fabrication de la menace islam
Privée de rivalité planétaire, la pensée stratégique occidentale se tourne vers de nouveaux horizons.
Les crises locales — Somalie, Yougoslavie, Haïti — ne suffisent pas à redessiner un monde polarisé.
C’est dans cet interrègne que les think tanks américains — RAND, CSIS, IDA, Aerospace — façonnent un récit nouveau :
la “menace Sud”, dont le cœur idéologique serait le “radicalisme islamique”.
Cette idée devient le socle d’une nouvelle architecture mentale. L’ennemi n’est plus un État, mais une civilisation. Une culture. Une religion.
Le “choc des civilisations” : l’islam comme adversaire civilisationnel
Samuel Huntington catalyse ce imaginaire.
Son idée du “choc des civilisations” propose une lecture simple, rassurante et manichéenne du monde :
l’Occident serait voué à s’opposer à l’islam.
Ce récit, en apparence analytique, est en réalité performatif :
il fabrique l’incompatibilité qu’il prétend décrire.
Ses effets sont considérables :
• l’islam devient un bloc monolithique ;
• les musulmans sont perçus comme un groupe homogène ;
• les conflits politiques au Moyen-Orient sont réinterprétés comme des conflits religieux ;
• et le terrorisme devient la preuve d’un affrontement civilisationnel global.
Dès lors, l’ennemi islam n’est plus une menace ponctuelle, mais une matrice idéologique.
Après le 11-Septembre : la glissade sémantique
Les attentats du 11 septembre 2001 accélèrent brutalement la dynamique.
George W. Bush désigne l’« Axe du Mal », malgré l’absence de lien entre ces États et les attaques.
Le monde bascule dans une guerre globale contre le terrorisme.
Dans cette logique, les distinctions fondamentales s’effacent :
• islamisme politique,
• conservatisme religieux,
• djihadisme armé,
• populations musulmanes en général.
Tout se mélange.
L’ennemi devient une catégorie culturelle.
La disparition des nuances permet de justifier :
• des guerres interminables,
• des bombardements massifs,
• des régimes d’exception,
• Guantánamo et ses dérives,
• et, surtout, l’idée que l’islam serait un danger civilisationnel.
La France : l’islam comme “ennemi intérieur”
En France, le traitement de l’islam prend une dimension particulière.
Depuis deux décennies, trois récits dominent la scène publique :
1. L’islam serait incompatible avec la République.
2. Les musulmans formeraient un bloc communautaire et menaçant.
3. Les mouvements politiques issus des classes populaires (aujourd’hui LFI) seraient les relais d’un islamisme rampant.
Dans Le Figarodu 26 novembre 2024, Renée Fregosi accuse ainsi LFI de devenir « l’allié zélé de l’islamisme » pour avoir proposé d’abroger le délit d’apologie du terrorisme.
Aucun besoin de lire la proposition de loi : le soupçon suffit.
Le mot islam fonctionne comme un stigmate, une arme de disqualification.
C’est le même mécanisme qui, dans les années 1960, faisait des communistes des traîtres vendus à Moscou.
L’islam remplace aujourd’hui le communisme comme “ennemi intérieur” utile.
Gaza : l’atelier contemporain de fabrication de l’ennemi islam
S’il existe un lieu où la construction de l’ennemi islam atteint sa forme la plus extrême, c’est Gaza.
1. Gaza = Hamas : la confusion opératoire
Dans le discours occidental dominant, Gaza est implicitement présentée comme un espace où les civils et les combattants seraient indistinguables.
La majorité de sa population est pourtant composée d’enfants.
Cette fusion est stratégique :
frapper Gaza reviendrait à frapper “le terrorisme”.
2. La déshumanisation calculée
La mort palestinienne est réduite à une variable militaire :
“dommages collatéraux”.
La souffrance musulmane, elle, n’accède jamais au statut de tragédie politique.
3. L’effacement historique
Blocus, occupation, colonies, apartheid territorial, violations répétées du droit international :
tout disparaît au profit d’une lecture culturaliste où Israël se défendrait d’un “fanatisme islamiste”.
Ainsi, Gaza n’est plus racontée comme une réalité humaine : c’est un symbole, un écran, une abstraction stratégique.
Gaza comme preuve : l’Islam essentialisé
Dans les démocraties occidentales, Gaza occupe une place unique :
elle sert de preuve dans le récit de l’ennemi islam.
Chaque bombardement “chirurgical”, chaque accusation d’“human shields”, chaque justification au nom de la sécurité renforce l’idée que :
l’ennemi est moins le Hamas que la culture où il naîtrait.
D’où l’accusation récurrente, en France, d’“islamo-gauchisme” adressée à quiconque soutient la population civile de Gaza.
Soutenir des victimes musulmanes devient en soi suspect.
Le conflit devient ainsi un test de loyauté idéologique.
Une machine diffuse : qui fabrique l’ennemi islam ?
La construction de l’ennemi islam n’est pas l’œuvre d’un acteur unique.
Elle résulte d’un écosystème :
• les think tanks, qui produisent les concepts ;
• les élites politiques, qui transforment ces concepts en agendas ;
• les médias, qui diffusent les images et les récits ;
• les experts de plateaux, qui fournissent l’autorité du discours ;
• et même certaines ONG et diasporas, qui orientent l’attention internationale.
Cette machine est d’autant plus efficace qu’elle est décentralisée, presque invisible.
L’ennemi islam, miroir des impasses occidentales
L’“ennemi islam” n’est pas une réalité objective :
c’est une construction politique, stratégique et identitaire.
Il sert :
• à justifier des interventions,
• à maintenir des budgets militaires colossaux,
• à souder des sociétés fragmentées,
• à détourner l’attention des crises internes,
• et à préserver une vision de l’Occident comme bastion assiégé.
Gaza en est aujourd’hui le cœur battant :
un lieu où la fabrication de l’ennemi atteint un degré de déshumanisation tel qu’elle finit par en dire plus sur l’Occident que sur ceux qu’il désigne comme ses ennemis.
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