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Portrait du colonisé précédé d’un Portrait du colonisateur

Portrait du Colonisateur

Albert Memmi montre que le « colonisateur » n’existe pas en soi comme une catégorie prédéfinie : c’est un rôle que l’on endosse une fois installé en situation coloniale. Le départ vers la colonie n’est ainsi pas tant motivé par « la tentation de l’aventure » que par « celle de la facilité » : on y gagne davantage et on y dépense moins.

Même les « petits colons », tels que les cheminots ou les cultivateurs européens, sont en réalité tous des privilégiés par rapport aux colonisés. Ils bénéficient en effet de multiples avantages, de l’administration aux tribunaux, qui les différencient nettement de la population colonisée.

Le « colonisateur de bonne volonté », qui refuse la colonisation, se heurte cependant à l’hostilité de ses compatriotes et à l’impossibilité de véritablement s’identifier au colonisé. Tiraillé entre ses privilèges matériels et ses idéaux, il est voué à une forme d’inefficacité politique.

Celui qui, au contraire, s’accepte comme colonisateur devient un « colonialiste ». Il cherche alors à légitimer la colonisation, à se justifier personnellement et à dévaloriser systématiquement le colonisé. Il a notamment recours au racisme pour fonder l’inégalité entre les deux groupes. Son patriotisme est par ailleurs empreint d’ambiguïté, mêlant exaltation de la métropole et ressentiment à son égard. Le colonialiste finit ainsi par être « un germe de pourrissement de la métropole » elle-même.

Portrait du Colonisé

Memmi montre que le colonisateur impose au colonisé une image mythique et dégradante, le déshumanisant et le mystifiant. Le colonisé finit par intérioriser cette représentation négative de lui-même, ce qui contribue à façonner son portrait réel.

Exclu de l’histoire et de la vie politique, le colonisé subit de multiples carences : historique, sociale, culturelle, éducative. Sa langue est méprisée, tandis que sa religion et sa famille se figent en de simples « valeurs-refuges ». Son école le coupe de son passé et de sa culture propre.

Confronté à cette situation qu’il juge invivable, le colonisé a deux réponses possibles : soit tenter de devenir comme le colonisateur (par l’assimilation), soit affirmer son identité propre (par la révolte). Mais l’assimilation lui est finalement refusée, tandis que la révolte reste ambiguë, mêlant rejet du colonisateur et intériorisation partielle de son image dévalorisante.

Conclusion

Memmi montre que la colonisation ne peut être véritablement aménagée ou réformée : elle porte en elle-même sa propre contradiction, qui la condamne à terme. La colonisation s’avère en réalité dommageable autant pour le colonisé que pour le colonisateur lui-même, qui ne peut s’en défaire sans se nier profondément.

Seule l’abolition complète de la relation coloniale peut permettre la libération du colonisé et la guérison du colonisateur. C’est un processus révolutionnaire, une véritable « reconquête de soi » par le colonisé, qui doit dépasser le nationalisme et les autres catégories identitaires imposées par la colonisation.

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