Interdire le voile dans le sport, interdire le voile pour les moins de 16 ans, interdire le voile pour les accompagnatrices scolaires ! Après le burkini, nous voilà face à un nouveau psychodrame national.
La guerre fait rage à nos portes, les enfants de Gaza tombent comme des mouches, l’économie mondiale vacille… et nous nous écharpons, encore, autour d’un morceau de tissu sur la tête de jeunes filles sportives ou autres. Un projet de loi serait en gestation. C’est pathétique.
Soyons clairs : le voile peut déranger, il me dérange personnellement. Il évoque pour moi la soumission, le repli identitaire. Ce malaise est partagé et je le comprends. Mais ce qui me pose problème, ce n’est pas tant le tissu que ce que l’on projette dessus. Car à force de vouloir l’éradiquer, on oublie celle qui le portent et ce qu’il représente, pour elles. Indéniablement c’est une forme d’affirmation – paradoxale sûrement, mais assumée. Un choix personnel, parfois politique, toujours intime.
Depuis Creil en 1989, le débat n’a jamais cessé. Mais quelque chose a changé. Ce n’est plus la soumission présumée qui gêne, mais l’assurance nouvelle. Le voile ne se cache plus. Il étudie, soigne, enseigne, travaille, s’engage. Il postule à des fonctions. Et c’est peut-être là que le bât blesse : il ne veut plus s’excuser d’exister.
Longtemps toléré lorsqu’il restait confiné à l’espace domestique ou subalterne, le voile est devenu insupportable dès lors qu’il est apparu dans les lieux de pouvoir ou de visibilité : universités, hôpitaux, administrations, stades. Il perturbe un récit implicite : pour accéder à l’égalité, il faudrait renoncer à toute différence. S’intégrer signifierait se fondre. Une question qu’on est en droit de se poser.
Or ces femmes refusent de s’effacer. Elles sont nées ici, formées ici, citoyennes comme les autres et sportives par-dessus tout. Leur visibilité dérange car elle contredit nos oppositions confortables : tradition contre modernité, religion contre émancipation. Elles prouvent qu’on peut être croyante et libre, attachée à sa foi et à la République. Et cela, beaucoup de ceux qui crient au loup le savent : nombre d’entre elles sont des citoyennes exemplaires.
Le rejet du voile ne dit pas grand-chose de la religion. La France coloniale a cherché à l’interdire au Maghreb. Les plus vieux se souviennent des affiches collées un peu partout avec comme slogan » Vous ne vous trouvez pas jolie. Dévoilez vous ».
Le voile dit beaucoup de nous. Il exprime une angoisse face à une altérité qui nous ressemble trop. Cette femme voilée, qui réussit, qui parle notre langue, qui revendique sa place, vient brouiller nos repères. Elle n’est pas soumise, elle est souveraine. Et c’est cela qui dérange et le fait qu’elle soit voilée.
L’universalisme français se dit neutre mais impose des normes implicites. Il détourne le principe de laïcité et la loi de 1905 sciemment en sachant qu’elle s’applique à l’état et non aux individus et que cette loi protège la pratique de la religion et non la puni. De fait l’universalisme français proclame l’égalité mais peine à accueillir la pluralité. Il prétend parler pour tous mais n’entend que ceux qui lui ressemblent. Le voile, en ce sens, devient un révélateur : non pas une trahison de la République, mais un miroir de ses contradictions.
Frantz Fanon écrivait : « Ce que l’on reproche à l’autre, ce n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il révèle de nous. » Le voile ne dissimule rien. Il dévoile. Il expose nos peurs, nos préjugés, nos angles morts. Peut-être serait-il temps, enfin, de ne plus parler à la place de celles qui le portent ou le porteront, mais de les écouter vraiment.
Laisser un commentaire