Le voile d’une femme de ménage passe inaperçu. Celui d’une cadre
dérange. Cette différence n’a rien à voir avec la laïcité, mais tout
avec nos biais sociaux, l’effet halo, et le rejet inconscient d’une
culture arabo-musulmane perçue comme trop proche pour rester
décorative, mais trop différente pour être pleinement acceptée.
Pourquoi le voile d’une femme de ménage dérange-t-il moins que celui d’une femme cadre ?
Et pourquoi le sari indien ou la kippa juive suscitent-ils souvent sympathie ou curiosité, alors que le hijab, pourtant plus proche, reste chargé de soupçon ? La réponse n’est pas dans le tissu, mais dans l’imaginaire social : ce qui se joue ici, ce n’est pas la laïcité, mais le regard que l’on pose sur une altérité perçue comme trop visible, trop proche, trop insoumise.
Elles sont des dizaines de millions de femmes et de jeunes femmes à le porter à travers le monde. En occident aussi. De l’ouvrière agricole à la ministre ou cheffe d’entreprise, elles sont mises toutes à le porter.
Sauf que ce voile, lorsqu’il est porté par une femme occupant une position d’autorité, vient rompre un pacte implicite : celui selon lequel l’émancipation exige l’effacement de ses marqueurs culturels. Il devient alors un signe de perturbation plus que d’adhésion, un rappel que toutes les trajectoires d’émancipation ne passent pas par l’imitation du centre.
L’effet halo inversé
Le malaise provoqué par une femme voilée dans un poste de pouvoir s’explique en partie par ce que la psychologie sociale appelle l’effet halo. Ce biais cognitif décrit notre tendance à généraliser une impression à partir d’un seul trait : une personne soignée et éloquente est spontanément perçue comme compétente. Mais si cette même personne porte un voile, ce signe entre en contradiction avec l’image attendue. L’effet halo s’inverse. L’altérité visible contredit la conformité sociale.
Tant qu’elle reste cantonnée à un rôle subalterne — femme de ménage, aide-soignante, caissière —, la femme voilée reste perçue comme inoffensive. Son voile est lu comme confirmation d’une place marginale, soumise, discrète. Mais une femme voilée qui dirige, enseigne, décide, dérange. Elle défie l’ordre symbolique, non par provocation, mais par présence.
Une altérité trop proche pour rassurer
Ce rejet n’est pas uniquement religieux. Il est culturel, voire esthétique. Il se nourrit d’un refus eurocentré de l’altérité arabo-musulmane. Car si le sari indien est célébré comme raffinement exotique, ou la tunique africaine comme expression de fierté culturelle, c’est qu’ils restent éloignés, contemplés, sans incidence sur le centre. Le voile musulman, lui, est ici. Il n’est pas objet de vitrine, mais sujet agissant. Il ne dit pas « je viens d’ailleurs », il dit : «
je suis là, sans renier ce que je suis ».
C’est ce qui le rend intolérable à certains : il rappelle que l’émancipation n’est pas toujours synonyme d’occidentalisation. Il rappelle qu’il existe des formes d’autonomie qui ne passent pas par la mise à distance de sa foi, de son héritage, de ses codes. Il révèle, en creux, la part arbitraire d’un universalisme qui prétend à la neutralité tout en rejetant la pluralité visible.
La neutralité comme norme invisible
Le débat autour du voile est souvent présenté comme un affrontement entre modernité et tradition. Mais il masque en réalité un rapport de domination symbolique. La neutralité revendiquée n’est pas une neutralité réelle, mais une norme implicite — blanche, laïque, occidentale — érigée en valeur universelle. Toute différence qui s’affiche est perçue comme une menace.
Comme le rappelle la sociologue Rachida Brahim, « la République tolère les musulmanes à condition qu’elles restent invisibles et silencieuses ». Ce n’est pas tant le voile qui gêne que ce qu’il signifie dans l’espace public : la possibilité d’être autre, sans demander la permission. Frantz Fanon écrivait : « Ce que l’on reproche à l’autre, ce n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il révèle de nous. » Ce que révèle une femme voilée et puissante, c’est l’hypocrisie d’un modèle d’intégration fondé sur l’effacement.
Une liberté qui refuse de se travestir
Dans ce contexte, le voile n’est pas un symbole figé. Il n’est ni oppression absolue, ni liberté absolue : il est ce que les femmes en font. Porté librement, il devient un acte de résistance culturelle, une manière de dire : « Je ne choisis pas entre être moderne et être moi-même. »
Il n’impose pas un modèle unique, il conteste l’unicité du modèle dominant.
Ce n’est pas le vêtement qui pose problème, mais le refus de se conformer à une vision unique de la liberté. Ce n’est pas le voile qui gêne, mais le fait qu’il ne soit plus réservé aux femmes dominées. Il est dérangeant quand il est choisi, assumé, revendiqué — et qu’il s’accompagne d’une parole forte, d’un savoir, d’un pouvoir.
Alors non, ce n’est pas la neutralité que l’on défend en traquant le voile des femmes puissantes. C’est une forme de hiérarchisation culturelle, un tri entre les différences acceptables et celles qui doivent se faire oublier. Et c’est cela, au fond, que le voile met à nu.
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