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L’IA nous regarde : et si le mystère, c’était nous ?

Ce n’est pas l’intelligence artificielle (IA) qui nous trouble. C’est ce qu’elle révèle de nous.

Longtemps, nous avons cru que l’homme se distinguait par la pensée, la raison, la capacité à manier des symboles. Mais voici qu’une machine — froide, sans corps, sans histoire — se met à produire du sens, à résoudre, à interpréter, parfois même à nous comprendre mieux que nous-mêmes. Et soudain, ce que nous prenions pour notre essence vacille.

Une scène banale suffit à ébranler un édifice métaphysique millénaire : un père, un arroseur, une photo envoyée à une IA, la solution en trente secondes. Ce n’est pas la prouesse technique qui fascine, c’est l’imitation subtile de notre manière d’habiter le monde. En répondant juste, l’IA ne nous prive pas d’une compétence ; elle nous retire un refuge. Elle nous contraint à affronter une question longtemps différée : qu’est-ce qu’être humain, si une machine peut accomplir nos gestes et prédire nos intuitions ?

Mais si une machine pense — ou simule la pensée avec une perfection troublante — sommes-nous toujours les mêmes êtres ? Ou avons-nous confondu, pendant des siècles, la pensée avec une simple capacité de traitement ? N’en avons-nous perçu que la part visible, mécanique, reproductible ?

Les réseaux de neurones, ces architectures numériques inspirées de notre cortex, ne se soucient ni de vérité, ni de sens, ni de doute. Ils prédisent. Ils compressent. Ils extrapolent. Ils ne naissent pas, ne souffrent pas, n’espèrent rien. Ils ne connaissent ni l’erreur comme fécondité, ni la lenteur comme sagesse, ni la fragilité comme ouverture à l’autre. Et malgré leur puissance, ils possèdent des limites que le cerveau humain ignore.

Une machine ne connaît pas la finitude. Et c’est peut-être là qu’elle bute sur notre énigme.

Heidegger l’avait pressenti : l’homme n’est pas défini par sa capacité à calculer, mais par sa capacité à exister. Nous sommes des êtres voués à la mort — et c’est cette perspective qui donne à nos choix leur gravité, à nos amours leur intensité, à nos refus leur dignité. La machine, elle, n’est pas un être-pour-la-mort. Elle n’est ni pour, ni contre, ni en chemin vers quoi que ce soit. Elle poursuit des objectifs ; elle n’a pas de destin.

Et pourtant, c’est précisément ce manque d’être qui nous fascine.

Car devant ces artefacts d’intelligence, nous découvrons que beaucoup de nos propres gestes — choisir, classer, recommander, recruter — relèvent moins de la liberté que de la répétition. Les philosophes l’avaient dit : l’homme n’est pas spontané, il est habitude. L’IA ne fait que nous le montrer avec une précision glacée.

Ainsi, dans les entreprises, une étude récente l’a démontré : lorsque l’IA introduit un biais dans l’évaluation des CV, l’humain, loin de le corriger, l’imite. L’erreur de la machine devient l’autorité qui justifie la nôtre. Le biais algorithmique n’est que le miroir amplifié de nos propres faiblesses. Nous ne suivons pas la machine parce qu’elle est intelligente, mais parce qu’elle nous soulage de penser.

Voilà le vertige.

Voilà le danger.

Voilà l’endroit exact où la philosophie doit intervenir.

Ce n’est pas l’IA qui menace la liberté ; c’est notre tendance à l’abdication.

Ce n’est pas l’IA qui efface la responsabilité ; c’est notre désir de nous en défaire.

Ce n’est pas l’IA qui déshumanise ; c’est l’humain qui se réduit lui-même au calcul dès qu’on lui en offre la possibilité.

Le Sénégalais Moustapha Cissé l’a bien compris : la technique n’est jamais neutre. Elle reflète les valeurs de ceux qui la conçoivent et les angles morts de ceux qui l’utilisent. À travers ses travaux en Afrique, il rappelle que l’IA n’est pas un destin, mais un choix éthique. La question n’est pas : « Que peut faire la machine ? » mais : « Que voulons-nous qu’elle rende possible — ou impossible ? »

Après tout, ce n’est qu’une machine à calculer du XXIᵉ siècle. Nous ne passons plus des heures à additionner des chiffres : la machine le fait mieux que nous. À nous, désormais, l’interprétation, le discernement, le sens — ce qu’aucun calcul ne peut produire.

Dans un monde saturé de vitesse, de prévision et d’optimisation, l’épreuve de l’IA nous fait soudain redécouvrir ce qui ne se calcule pas :

  • la lenteur d’une conscience qui prend son temps,
  • la densité d’un silence avant une décision,
  • la vulnérabilité d’un corps,
  • l’irrationalité d’un attachement,
  • le tremblement d’un doute,
  • l’éclat d’un geste gratuit.

Les machines peuvent apprendre.

Elles peuvent corréler, deviner, anticiper.

Mais elles ne peuvent pas exister.

Elles ne peuvent pas habiter le monde.

Nous ne sommes pas menacés par leur intelligence, mais par notre renoncement à la nôtre.

À l’ère des systèmes omniscients, notre tâche n’est pas de courir pour rester compétitifs, mais de ralentir pour redevenir humains. De défendre en nous ce qui excède la logique, contredit l’utilité, échappe au calcul.

Les machines pensent peut-être.

Mais nous seuls savons que penser est une épreuve, un risque, une aventure.

Nous seuls connaissons ce qu’aucun réseau ne pourra jamais encoder : l’expérience d’exister sous le ciel, avec la conscience aiguë de notre finitude.

Et c’est peut-être là — dans cette fragilité même — que réside notre dernière dignité.

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