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Quand les mots tuent: l’islamophobie d’État en procès

C’est un drame prévible, il est même miraculeux qu’il se soit pas produit avant. Vendredi 25 avril, dans la mosquée Khadidja de La Grand-Combe, un jeune homme de 22 ans, Aboubakar Cissé, a été sauvagement assassiné à coups de couteau par Olivier H., un jeune français de 21 ans. Le suspect a filmé la scène avec son téléphone, lançant à sa victime en train d’agoniser: « Ton Allah de merde, ton Allah de merde! » Un juge d’instruction a été saisi, et une information judiciaire a été ouverte pour « meurtre avec préméditation et à raison de la race ou de la religion ».

Ce meurtre n’est pas un acte isolé. Il est l’aboutissement logique d’un climat délétère. Depuis des années, chercheurs, responsables religieux et associations alertent: les actes antimusulmans se multiplient, dans une indifférence glaçante. En 2024, 173 faits ont été recensés. Ils sont déjà 79 pour les trois premiers mois de 2025, selon le ministère de l’intérieur — une hausse inédite de 72 %. Mais ces chiffres ne disent pas tout: l’immense majorité des agressions contre les musulmans ne sont jamais signalées.

Un climat de suspicion généralisée

« La rhétorique du soupçon s’aggrave », note Haoues Seniguer, maître de conférences à Sciences Po Lyon. Il ne s’agit plus seulement de surveiller des extrémistes, mais de suspecter toutes les pratiques en rapport avec l’Islam. Bassirou Camara, président de l’Association de défense contre les actes antimusulmans (Addam), alerte sur cette montée d’une haine banalisée, et réclame la reconnaissance de l’hostilité antimusulmane comme une « menace majeure pour la République ». Son association, créée en 2024 avec le soutien de l’État, va bientôt lancer une plateforme de signalement, pour compenser le silence politique et médiatique sur ces violences.

Mais le mal est plus profond. Il tient aussi à une parole publique qui, depuis des années, désigne sans cesse l’islam comme un problème, une menace, un corps étranger à la nation.

Manuel Valls ou l’obsession de l’islam

Battu dans les urnes, Manuel Valls n’a jamais quitté les écrans. À chaque intervention médiatique, il réactive les peurs identitaires: Ramadan, prière, halal, port du voile — tout devient sujet à controverse. Sous prétexte de laïcité, c’est une politique d’exclusion qui se met en place. Le sociologue Marwan Mohammed parle à ce propos d’« ethnicisation rampante de la question religieuse ».

Loin de protéger les consciences, la laïcité est ici falsifiée. Jean Baubérot, historien de la laïcité, rappelle qu’elle fut conçue pour garantir la liberté de croire ou de ne pas croire. Mais l’islam est devenu une altérité radicale à contenir. Le conflit israélo-palestinien, par ailleurs, vient souvent renforcer cette lecture binaire: le soutien inconditionnel à Israël se mue en rejet viscéral de tout ce qui touche à l’islam. Comme si la République devait choisir son camp dans un choc de civilisations fantasmé.

Le soupçon comme méthode de gouvernement

L’affaire du lycée Averroès à Lille en a été un triste exemple. Des accusations d’entrisme islamiste, relayées sans preuve par des responsables politiques, ont été démenties par la justice. Mais le soupçon, lui, demeure. Car dans cette guerre culturelle, le droit devient accessoire. Le débat est gagné à coups d’interventions télévisées, de petites phrases, de polémiques fabriquées. Le ministre de l’intérieur lui-même, chargé des cultes, refuse aujourd’hui de parler d’acte islamophobe dans le cas du meurtre d’Aboubakar Cissé, là où le Premier ministre a, dès le lendemain, parlé d’« ignominie islamophobe ».

Ce refus n’est pas anodin. Il participe d’un effacement délibéré. On nie le mot pour nier la réalité. Mais cette stratégie a un prix: elle banalise une violence croissante.

Quand les mots préparent les crimes

Aimé Césaire, dans Discours sur le colonialisme, nous mettait en garde : une société qui tolère les violences contre certains groupes finit toujours par s’effondrer moralement. Victor Klemperer, dans LTI, montrait déjà que les régimes autoritaires déforment le langage avant de passer à l’acte. L’islamophobie, niée mais omniprésente, est aujourd’hui installée jusque dans le langage républicain. Elle n’est plus seulement le fait de l’extrême droite. Elle infuse les institutions, les médias, les pratiques ordinaires.

Le politologue Vincent Geisser le résume avec justesse : refuser de nommer l’islamophobie, c’est refuser de voir un racisme structurel, qui cible des citoyens en raison de leur foi réelle ou supposée, et qui les enferme dans une assignation identitaire permanente.

La République se trahit elle-même

La République, dans sa promesse, ne devait désigner aucun ennemi intérieur. Elle garantissait à chacun la même dignité. Mais quand elle devient le masque d’une obsession identitaire, quand elle falsifie la laïcité pour en faire un outil de coercition, elle trahit sa propre parole.

Manuel Valls incarne cette trahison: une islamophobie respectable, qui se pare des atours de la République pour dissimuler son exclusion. Mais ce vernis républicain ne fait plus illusion. Car derrière le discours, il y a des corps. Derrière les polémiques, il y a des morts.

Et tant que cette haine ne sera pas nommée, combattue, reconnue pour ce qu’elle est — un poison démocratique —, d’autres drames viendront.

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