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Quand la guerre à Gaza fissure le récit républicain

La guerre à Gaza met en exergue un paradoxe majeur de la vie politique française : les prises de position concernant ce conflit semblent aujourd’hui davantage influencées par des liens affectifs, des appartenances identitaires et des mémoires personnelles que par les clivages idéologiques traditionnels. Ce conflit a ainsi contribué à ébranler les repères politiques établis, révélant ce que l’on pourrait qualifier de politique des émotions, des identités et des loyautés
profondes.

Les voix de la gauche républicaine
Prenons l’exemple d’Élisabeth Badinter, philosophe emblématique de la gauche républicaine et du féminisme universaliste. Elle s’est distinguée par ses critiques virulentes envers l’Islam, les femmes portant le voile, et les supposées complaisances de la gauche radicale à l’égard de l’« islamisme ». Dans une interview accordée au Monde, elle affirmait : « Une partie de la gauche a baissé la garde devant le communautarisme. » Dans le contexte du conflit israélo-
palestinien, son silence sur les civils palestiniens tués est frappant, alors qu’elle s’érige en gardienne vigilante de la mémoire de la Shoah et en voix morale contre l’antisémitisme. Ce déséquilibre soulève des questions sur la priorité accordée à certaines mémoires par rapport aux principes de justice universelle.

Bernard-Henri Lévy et l’engagement sélectif
Il en va de même pour Bernard-Henri Lévy, autre figure marquante d’une gauche morale et interventionniste, qui a toujours soutenu le gouvernement israélien, y compris dans ses dérives les plus violentes. Dans son ouvrage Solitude d’Israël, il dénonce « la cécité et les inversions sémantiques visant à minimiser la responsabilité du Hamas et accuser Israël ». Son engagement humaniste, prompt à s’enflammer pour l’Ukraine, la Libye ou la Bosnie, apparaît
soudainement sélectif lorsqu’il s’agit de Gaza.

Les voix marginalisées
Plus largement, de nombreuses personnalités politiques et intellectuelles se réclamant d’un héritage républicain universaliste ont, face à cette guerre, adopté des positions où l’émotion communautaire semble avoir pris le pas sur la raison politique. À l’inverse, des voix telles que celles de Rokhaya Diallo ou Rima Hassan, qui critiquent avec constance les violences israéliennes dans une perspective anticolonialiste, sont fréquemment accusées de communautarisme ou d’antisémitisme, et maintenues à l’écart du débat public. Rima Hassan,
juriste franco-palestinienne, a même été convoquée par la police pour apologie du terrorisme suite à des déclarations en ligne. Leur origine arabe ou musulmane suffit à les délégitimer, mettant en lumière un double standard profondément inquiétant.

L’évolution de Daniel Cohn-Bendit
Dans ce contexte, Daniel Cohn-Bendit, ancien libertaire devenu soutien fervent d’Israël et de l’OTAN, incarne une évolution symptomatique. Son parcours montre comment l’histoire familiale – en l’occurrence allemande et juive – peut, avec le temps, redéfinir un engagement politique initialement fondé sur l’universalisme. L’héritage intime, loin d’être atténué par l’exercice de la raison, reconfigure parfois les convictions au fil des guerres et des traumatismes.

Les omissions significatives
Plus récemment, une tribune publiée dans Le Monde et signée par plusieurs figures de la gauche humaniste dénonçait avec force la montée des actes antisémites en France. Mais elle n’avait pas un seul mot pour les dizaines de milliers de morts palestiniens. Cette omission, lourde de sens, témoigne d’un déséquilibre croissant entre les indignations reconnues et celles qu’on préfère ignorer.

La dissonance de l’émotion politique
L’attitude de Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, illustre également cette tension. Son émotion débordante dès qu’il s’agit d’Israël contraste avec la froideur institutionnelle qu’elle oppose aux drames vécus par les Palestiniens. Elle a notamment déclaré : « Il ne faut pas désarmer Israël », exprimant ainsi un soutien inconditionnel. Cette dissonance, visible jusqu’au sein de l’hémicycle, devient presque caricaturale.

Un engagement humaniste sélectif
Plus globalement, une partie du monde artistique, littéraire ou académique se drape dans des engagements humanistes pour adopter, avec un vernis moral, des positions tranchées en faveur d’un camp. L’invocation de références historiques – de la Shoah à la République – est souvent utilisée pour justifier un aveuglement politique. Sous couvert de principes, ces postures alimentent une logique communautaire où l’on défend les siens avant même d’invoquer la justice.

L’impact de la guerre à Gaza
La guerre à Gaza a fissuré le récit républicain français. Elle a révélé combien les
appartenances communautaires, les fidélités mémorielles et les traumatismes historiques non résolus continuent de structurer puissamment les engagements politiques et médiatiques dans notre pays. Ce constat dérange car il remet en question l’illusion d’une République déliée des affects, guidée uniquement par l’universel. Néanmoins, il est essentiel pour comprendre pourquoi certaines vies suscitent plus d’indignation que d’autres.

Le communautarisme à double sens
Il est crucial de le dire sans détour : la montée du communautarisme ne se limite pas à l’islam politique, qu’on dénonce volontiers. Le judaïsme politique, dans ses formes les plus identitaires et ses prolongements idéologiques en France, joue également un rôle clivant. Dans les deux cas, c’est une politique de l’appartenance communautaire qui prévaut – au détriment de l’universel.

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