Un rapport qui tombe à pic… électoralement
Mars 2025. Un rapport parlementaire sur les Frères musulmans refait surface, discrètement finalisé neuf mois plus tôt. Classé « secret-défense » et présenté comme un document de sécurité nationale, il réapparaît dans un contexte électoral chargé, à la veille des municipales, où les discours identitaires se multiplient. Ce rapport ne révèle aucune menace nouvelle, mais alimente un récit anxiogène désormais bien rodé. Il ne s’agit pas d’un outil d’analyse, mais d’un instrument politique.
Une menace gonflée à l’excès
Le contenu du rapport reprend un schéma usé : celui d’un islam perçu comme une force politico-religieuse suspecte, censée s’infiltrer dans les mairies, les associations, les écoles. Les chiffres avancés sont marginaux — entre 400 et 1 000 membres présumés, 0,3 % d’élèves dans des établissements influencés — mais ils sont mis en scène pour construire l’image d’un péril diffus et systémique. Le soupçon devient une méthode. Une pratique religieuse visible, une implication civique affirmée suffisent à éveiller la méfiance. L’adhésion à la République ne se présume plus : elle doit se démontrer, parfois surjouée, sous peine d’exclusion.
Pourtant, la présence musulmane en France ne date pas d’hier. Elle remonte au VIIe siècle, comme en témoignent les récentes découvertes archéologiques dans le sud du pays. L’islam est une composante historique de notre société, pas un intrus de circonstance.
Un discours ancré dans une vieille histoire
Ce glissement n’est pas fortuit. Il s’inscrit dans une tradition politique où l’islam est constamment perçu, consciemment ou non, comme un corps étranger à la nation. Cette perception trouve ses racines dans un imaginaire post-colonial encore actif, et continue d’orienter les représentations collectives. Le « musulman pratiquant » devient le support de toutes les projections : peur de l’insécurité, crise identitaire, tensions sociales.
« Islamisme » : un mot pour tout et rien
Le mot « islamisme » s’est imposé dans le débat public, mais au prix d’un flou conceptuel préoccupant. Contrairement à « judaïsme » ou « christianisme », qui désignent des réalités religieuses cohérentes, « islamisme » est devenu un fourre-tout. Il amalgame mouvements politiques, comportements culturels, revendications sociales et violences extrêmes. Cette confusion, loin d’être anodine, permet d’élargir la suspicion à tout un pan de la population.
Un écran de fumée politique
Cette ambiguïté sert des intérêts électoralistes à court terme. Face aux inégalités croissantes, à la crise des services publics et à une abstention record, il est plus simple de désigner un ennemi intérieur vague que de s’attaquer aux urgences sociales. Pendant qu’on agite le spectre d’un « islamisme municipal », les hôpitaux manquent de moyens, les enseignants quittent l’Éducation nationale, et la cohésion républicaine s’effrite. Le rapport devient alors un écran de fumée, détournant l’attention des véritables défis.
L’État contre ses propres principes
Reconnaître l’existence de phénomènes de radicalisation ne signifie pas abandonner les principes démocratiques. Une société libre les combat par la connaissance, la rigueur et le droit, non par la peur ou l’approximation. Ce rapport, au contraire, suggère une politique d’exception : la présomption devient soupçon, l’analyse cède la place à l’amalgame.
Une exclusion silencieuse mais persistante
Les conséquences sont profondes. Un sentiment d’exclusion gagne une partie de la jeunesse musulmane. Le débat public se rétrécit ; les voix musulmanes modérées sont discréditées, soupçonnées de duplicité. Et les fondements mêmes de la République s’érodent : égalité devant la loi, liberté de conscience, présomption d’innocence.
Une République en glissement identitaire
En cultivant la méfiance structurelle envers une partie de ses citoyens, la République se transforme. Elle ne garantit plus un cadre neutre pour tous, mais impose une norme implicite d’assimilation. De modèle universaliste, elle glisse vers une exigence d’uniformité identitaire.
Ce n’est pas l’islam qui menace la République
La démocratie n’a pas besoin d’un ennemi fantasmé pour exister. Elle a besoin de justice, de lucidité, de cohérence. À force de désigner l’islam comme un problème en soi, on rend impossible toute parole musulmane apaisée. On confond foi et péril, différence et menace.
Ce n’est pas l’islam qui affaiblit la République. C’est l’instrumentalisation de la peur.
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