Sciences Po. Des « héritiers » en keffieh, et alors !

Pendant longtemps, à Sciences Po, dans l’imaginaire, un étudiant “oriental” ne pouvait qu’être soit issu de la bourgeoisie arabe soit des Conventions dites d’éducation prioritaire qui ont permis à des jeunes bacheliers d’intégrer Sciences Po sans en passer le concours traditionnel. Le but étant d’ouvrir la prestigieuse école à ceux qui n’étaient pas des “héritiers” en mesure de valoriser leur “capital culturel” et d’accéder à de hautes études. Bourgeois ou banlieusard, à Sciences Po, dans l’imaginaire, vous étiez l’un ou l’autre. Professeurs, maîtres de stages, camarades cherchaient à vous identifier, vous faire entrer dans une case. Mon amie, elle, ne correspondait à aucun de ces deux schémas. Son cas illustre à lui seul la difficulté de naviguer dans une société française qui peine à reconnaître la diversité des origines et des parcours individuels. Depuis, les années ont passé, Sciences Po qui se rêve aussi en Business School a élargi ses cohortes d’étudiants et plus grand monde ne s’étonne – heureusement ! – de voir des “arabes” rue Saint-Guillaume.

C’était jusqu’à la guerre à Gaza. Voilà que des étudiants et pas uniquement arabes se mettent à faire du bruit, arborent des keffiehs et bloquent même leur établissement !  La France a peur. Et ne parle plus que de cela. Dans les médias, en boucle, des personnalités défilent pour dire leur désapprobation et même choc face à la prise “en otage” de Sciences-Po. Sur BFM, une ministre leur a reproché d’avoir mis “quasiment à feu et à sang Sciences-Po”. De là à les accuser d’être une branche du Hamas à Saint-Germain-des-Prés, il n’y a qu’un pas qu’un éditorialiste de plateau – n’a plus qu’à franchir…

Mais que veulent donc ces étudiants qui attirent les caméras de tout le pays ? Qui a pris le temps de les écouter sérieusement parmi ceux qui les pourfendent ? Alors que le compteur macabre approche des 35 000 morts à Gaza – sans prendre en compte les possibles milliers de cadavres ensevelis sous les décombres – ces jeunes veulent secouer les consciences du monde. C’est tout le sens des mains rouges interprétées à tort – et pour certains malhonnêtement – comme une référence au geste de l’assassin palestinien de deux réservistes israéliens à Ramallah en 2000. Certains étudiants n’étaient même pas nés à cette époque !

L’université a toujours été – et doit rester – un lieu de savoir, débat mais aussi de contestation de l’ordre établi. Un espace où la conscience des plus jeunes se forge à mesure qu’elle tâtonne. À ce propos, certains feignent de l’ignorer mais aux printemps 2006, 2009 et 2018, Sciences Po Paris a été bloquée plusieurs semaines par les étudiants qui protestaient chaque fois contre des projets de lois qu’ils considéraient dangereux pour la société. Certains se souviennent encore qu’en 2009 un jeune étudiant devenu aujourd’hui un responsable de premier plan dans le pays avait, à l’occasion de la visite d’Eric Besson ministre de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale et du Développement solidaire dans le gouvernement II de François Fillon, participé au blocage de Sciences Po sous une banderole où était écrit : « Pétain reviens, tu as oublié tes chiens ». Il semblerait donc qu’il y ait des causes qui justifient plus que d’autres les blocages…

Le propre des manifestations estudiantines est de ne pas être dans la nuance, d’être excessives, spontanées, généreuses et c’est ce qui les rend si belles. L’essence même de Sciences Po repose sur une ouverture vers le monde et un engagement profond dans le débat démocratique et citoyen. Fondée, en 1872, par l’entrepreneur et journaliste Émile Boutmy, l’école libre des Sciences-Politiques a toujours eu pour vocation de permettre l’expression des valeurs républicaines, de créer un débat utile et sérieux, dans le respect de chacun. Toutes les opinions doivent être entendues et débattues, dans le respect des principes démocratiques. A ce jour, force est de constater qu’à Sciences-Po, hormis des échanges verbaux musclés, aucun dérapage avéré n’a été sérieusement étayé.

S’il est impératif de condamner fermement les discours et les actes de racisme et d’antisémitisme – une fois leur réalité vérifiée –  cette sentence ne doit pas être sélective ou instrumentalisée. L’amie évoquée plus haut était à Sciences-Po quand Israël a lancé en 2008 l’opération Plomb durci qui a coûté la vie à plus de 1000 Palestiniens. Déjà journaliste dans l’âme, elle avait abandonné ses cours – et caméra au poing, accompagnée d’une camarade – a sauté dans un avion. Gaza étant bouclée, les deux jeunes femmes ont réalisé des reportages en Cisjordanie occupée. A son retour, marquée par les humiliations subies au quotidien par les Palestiniens, elle s’est étonnée dans un texte que l’Agence juive puisse recruter en France des candidats à l’installation dans des colonies en Cisjordanie. Un article qui lui a valu un flot d’insultes et plus grave des menaces de mort sur les réseaux sociaux. Prévenant les responsables de l’Ecole de journalisme de Sciences-Po du déferlement de haine dont elle était l’objet et de ses craintes pour sa sécurité, elle s’est vue répondre par la direction qu’elle aurait dû réfléchir avant d’écrire ce texte qui pouvait être assimilé à de l’antisémitisme. Lâchée par son école, bafouée dans son honneur par les sous-entendus nauséabonds de la responsable de son master à qui elle avait cru pouvoir se confier, mon amie a préféré éviter d’aller en cours quelques jours le temps que la pression retombe.

Stigmatisés, les étudiants de Sciences-Po qui se mobilisent pour Gaza, le sont aussi aujourd’hui.  Et si l’école bon chic bon genre de la Rue Saint-Guillaume vivait mal sa mutation ? Et si, la guerre à Gaza avait révélé à la France entière que la diversité est désormais une réalité jusque dans les chasses réputées gardées de la République ? Et si la polémique sur Gaza cachait un mal plus profond ? Celui d’une certaine France sclérosée et nostalgique qui n’arrive plus à suivre la marche du monde ? Comment peut-on être davantage choqués par des gamins qui s’indignent de crimes de masse que par les exactions elles-mêmes, qu’elles soient commises à Gaza ou en Cisjordanie occupée ? Car ceux qui s’indignent que Sciences Po soit quasiment à “feu et à sang” ont rarement des mots pour dénoncer la brutalité absolue de l’armée israélienne. Alors que le gouvernement de l’Etat hébreu dominé par des figures messianiques qui appellent à “l’annihilation totale” de Gaza assure que l’offensive à Rafah est désormais une question de temps, comment imaginer que la colère retombe à Sciences-Po, école par excellence où sont censés être formées les consciences de demain ? Si des jeunes d’une vingtaine d’années ne le font pas, qui le fera ? Et si la fièvre autour du blocus de Sciences-Po était le symptôme d’une France qui peine à accepter que la “diversité” a aussi investi “l’école des élites”? A méditer…

En attendant, il y a bien une certitude, celle que les attaques contre les mouvements estudiantins ont toujours été les prémices d’une dérive autoritaire du régime. L’occasion pour le pouvoir de profaner des institutions, de porter atteinte à ce qui dérange le ronronnement d’une classe politique bien dans ses pantoufles, comme si cette classe voulait briser l’élan des potentiels futurs dirigeants qui ne rentrent pas dans un moule préalablement défini par eux.

Les attaques répétées et irraisonnées contre Sciences Po doivent nous alerter. Et c’est justement parce qu’il trouvait que les élites de son temps étaient figées, dépassées et méritaient d’être secouées dans leurs certitudes qu’Emile Boutmy a fondé Sciences-Po. Loin du fracas médiatico-politique actuel, lui est sans doute secrètement fier de ses « héritiers » en keffieh…

Laisser un commentaire

Comments (

0

)