Un discours officiel déconnecté des réalités sociales
La guerre à Gaza aura des conséquences profondes sur la cohésion sociale de nombreux pays, à commencer par la France. Aujourd’hui, ceux qui tentent de défendre une ligne mesurée sont devenus rares. Les dirigeants occidentaux peinent à reconnaître que leurs positions sur le conflit israélo-palestinien sont en complet décalage avec les réalités sociales nouvelles. Au lieu d’entendre ce décalage, ils accusent leurs contradicteurs des pires intentions. Ce réflexe défensif éloigne la paix au lieu de la rapprocher.
Certes, nous ne maîtrisons pas toutes les subtilités de la politique étrangère française. Mais comment expliquer à une jeunesse française d’origine maghrébine — de la troisième ou quatrième génération — qui subit au quotidien ostracisme, contrôles au faciès et soupçons permanents sur sa capacité d’intégration, que les grandes puissances ont continué de vendre des armes à Israël alors que des milliers de femmes et d’enfants étaient massacrés ?
La jeunesse française face au deux poids, deux mesures
Comment toute cette France réagit-elle lorsqu’elle voit défiler, sur les plateaux télévisés, des notables en costume, bardés de diplômes, autoproclamés défenseurs du droit international, tenir un discours parfaitement contradictoire entre l’Ukraine et la Palestine ?
Leurs analyses, faussement équilibrées et impeccablement articulées, justifient l’injustifiable. Elles alimentent le sentiment d’impuissance et constituent une violence symbolique majeure. Plus le vernis des grands principes est sophistiqué, plus la contradiction morale devient insoutenable.
Et contrairement aux caricatures, ces jeunes et moins jeunes qui se sentent exclus ne sont pas tous des chauffeurs de taxi ou des livreurs de repas. Ce sont également des médecins, des ingénieurs, des chercheurs, des diplômés parfois issus des grandes écoles. Ils ont eu, durant ce conflit, le sentiment d’être mis à l’écart du pays où ils vivent, travaillent, soignent, produisent et paient leurs impôts. Sous nos yeux, une fracture dangereuse se creuse. Beaucoup veulent désormais partir.
La violence symbolique des élites et la rupture d’une génération
Les positions françaises et occidentales au Moyen-Orient ont réveillé des traumatismes anciens et en ont créé de nouveaux. Sur les réseaux sociaux, ce malaise se diffuse chaque jour davantage. Certains en viennent à comparer leur statut de musulmans en France à celui des juifs dans d’autres périodes de l’histoire. Comment leur expliquer qu’il ne s’agit pas d’une guerre de religion lorsque des experts médiatiques expliquent que c’est la guerre du bien contre le mal, de l’Occident civilisé contre des barbares, de la démocratie contre l’obscurantisme ? Pourquoi ne pas dire plus clairement qu’il s’agit avant tout d’une guerre pour un territoire ?
Comment calmer la colère de ceux qui pensent que les crimes de l’armée israélienne sont minimisés ou justifiés par les plus hautes autorités de l’État et par certains intellectuels ? Que répondre à ceux qui constatent que l’on distingue entre victimes du terrorisme d’un côté et “dommages collatéraux” de l’autre, alors que les témoignages accablants s’accumulent ?
Comment justifier les hommages rendus aux uns et le silence sur les autres ? Pourquoi proclamer la priorité absolue de la libération des trois otages franco-israéliens mais ne jamais dire un mot sur les familles françaises bloquées à Gaza ? Une vie vaudrait-elle davantage qu’une autre ?
Comment expliquer aux militants antisionistes qu’un projet de loi visant à criminaliser l’antisionisme ait été proposé par le parti présidentiel ? 127 universitaires juifs eux-mêmes ont demandé aux députés de ne pas soutenir cette résolution qui confond antisionisme et antisémitisme.
Les universités, symptôme et miroir du malaise
Ce rejet croissant du discours officiel se manifeste dans les universités, qui ne sont pas des foyers “islamo-gauchistes”, mais des lieux prestigieux de production du savoir. Messieurs, avez-vous seulement réalisé que loin des amphithéâtres parisiens, des millions de personnes dans le monde pensent exactement la même chose ?
Les précautions de langage et la rhétorique creuse ne trompent plus. En prenant parti pour Israël dans les premiers jours de la guerre, plusieurs pays européens — dont la France — ont libéré des tensions profondes dont l’extrême droite espère récolter les dividendes lors des prochaines élections.
Ni indulgence pour le terrorisme, ni déni du drame palestinien
Aucune indulgence ne doit être accordée au terrorisme, au racisme ou à l’antisémitisme. C’est par ce principe que toute analyse doit commencer.
Mais détourner le regard du drame palestinien, répéter des accusations de “nazification” des Arabes, généraliser les soupçons contre les musulmans, tout cela nourrit la haine et renforce le racisme. Aujourd’hui, la division, la colère et la défiance se sont installées.
La question qui revient sans cesse est simple : pourquoi les pays occidentaux ont-ils choisi la logique de guerre plutôt que la recherche de paix ?
La responsabilité historique de l’Occident
Lire le présent uniquement à travers les traumatismes du passé peut conduire à des manipulations politiques dangereuses. Mais il revient aux pays qui ont voté en 1948 la création de l’État d’Israël d’œuvrer aujourd’hui pour la création d’un État palestinien viable, souverain et disposant des mêmes droits que les autres États du monde.
L’initiative espagnole montre la voie, déjà suivie par d’autres nations. Il est encore temps de rejoindre ce mouvement, sous peine — encore une fois — d’être du mauvais côté de l’histoire.
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