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Tuer des enfants : chronique d’un effondrement éthique

Tous ceux qui ont vu le film « La Voix de Hind Rajab » de Kaouther Ben Hania, se sont sûrement posé la même question : quelle part de responsabilité porte un monde qui regarde mourir des enfants sans réussir à enrayer cette mécanique de mort ?

À force de renoncements, le droit international n’est plus qu’un chiffon de papier souillé de sang.

Il a fallu des mois pour que les gouvernements européens se décident enfin à voter un cessez-le-feu, un cessez-le feu qui soit dit en passant n’a pas totalement mis fin aux massacres.

Des mois pendant lesquels les États-Unis ont multiplié les vétos au Conseil de sécurité, dans une indifférence presque résignée.

Pendant ce temps, plus de 20 000 enfants palestiniens ont été tués : déchiquetés, brûlés vifs, ensevelis sous les décombres.

Des bombes, livrées par nos ports, ont contribué à cela.

Oui, le 7 octobre fut une horreur absolue.

Mais l’horreur qui a suivi s’est installée dans la durée, méthodique, industrielle — et nous en sommes devenus les spectateurs impuissants, parfois les contributeurs involontaires.

Le silence du 25 janvier — et le nôtre

Il y a des histoires qui devraient briser le mur du bruit. Celle de Layla al-Khatib, deux ans, en fait partie.

Le 25 janvier 2025, à Jénine, une frappe israélienne a visé une maison désignée comme « refuge d’un suspect ».

Il n’y avait pourtant là qu’une mère, un grand-père, et une petite fille qui serait une cuillère en plastique rose comme un trésor.

Le missile a traversé la façade. Layla est morte avant même que le fracas ne s’éteigne.

Dans le rapport officiel, elle n’est plus Layla.

Elle devient « présence non confirmée dans la zone ciblée », un élément abstrait, une donnée militaire. Un bébé réduit à un point dans une grille d’analyse.

Ce n’était pas un accident. C’estt devenu une norme. Et c’est cela, précisément, que nous tolérons.

La déshumanisation à laquelle nous nous sommes habitués

Pour qu’un enfant devienne une cible, il faut d’abord lui ôter son humanité.

Il faut qu’un bébé se transforme en « risque sécuritaire ». Qu’une mère devienne « environnement suspect ». Qu’un vieil homme soit décrit comme « individu non identifié ».

Ce vocabulaire, nous l’avons intégré nous aussi.

Chaque fois que nous disons : « C’est compliqué », « Il y a des torts des deux côtés », « On ne peut pas tout condamner », nous participons — sans en avoir l’intention — à l’anesthésie morale.

Car une guerre ne devient supportable qu’à force d’euphémismes.

La mécanique du mal, et la dilution de la responsabilité

Dans cette chaîne, personne n’est pleinement coupable, donc tout le monde l’est un peu.

Le soldat dit : « J’obéis. »

L’officier dit : « J’applique la doctrine. »

Le général dit : « Je protège mon pays. »

Le gouvernement dit : « Nous nous défendons. »

Les États-Unis disent : « Nous soutenons un allié. »

L’Europe dit : « Nous vendons des armes, c’est l’économie. »

Et le citoyen finit par dire : « Ce n’est pas mon problème. »

À chaque maillon, la responsabilité s’efface.

Pendant ce temps, les enfants continuent de mourir même après le cessez feu.

La peur que l’on entretient

Depuis des années, un récit s’est imposé : celui qui fait d’un enfant palestinien un danger potentiel, d’un cartable une menace, d’une mère un vecteur d’insécurité.

Alors on frappe d’abord.

On détruit l’école, l’hôpital, la maison. « Mieux vaut un risque éliminé qu’un danger ignoré », entend-on parfois.

Quelle civilisation peut avoir peur d’un bébé de deux ans ?

La nôtre, apparemment — celle qui se proclame « phare des droits de l’homme » tout en contribuant, par ses armes ou ses silences, à l’effondrement du droit.

On peut tuer par les bombes, mais aussi par la faim ou par le soupçon.

La suspension précipitée des fonds de l’UNRWA, sur la base d’informations contestées, l’a tragiquement rappelé.

Vous, lecteur, face à la ligne rouge ultime

Un enfant, c’est la dernière frontière morale. Quand cette frontière tombe, plus rien ne tient.

20 000 enfants.

Pas des « dommages collatéraux ». 20 000 vies interrompues. 20 000 futurs brisés.

20 000 absences avec lesquelles des milliers de familles devront vivre jusqu’à leur dernier souffle.

Nous continuons pourtant à exporter des armes, à laisser bloquer des résolutions, à répéter « oui mais ».

Nous ne sommes plus seulement en crise morale : nous sommes en faillite éthique.

Layla nous regarde

Layla al-Khatib et Hind Rajab sont mortes.

Elles n’ont pas eu le temps de comprendre.

Nous, nous avons eu le temps — le luxe même — d’analyser, de débattre, de polémiquer, de différer.

Le jour où nous acceptons qu’un bébé devienne une cible « légitime », ce jour-là, nous cessons de défendre une cause : nous signons la fin de notre propre humanité.

Alors, permettez-moi de poser une seule question : Quand l’Histoire nous demandera : « Où étiez-vous quand 20 000 enfants palestiniens mouraient sous des bombes fabriquées chez nous ? »

Que répondrons-nous ? Que nous ne savions pas ? Que c’était trop complexe ?

Layla, elle, n’a pas eu le temps de douter. Elle est morte à deux ans.

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