Dans la série Seinfeld, Jerry découvre que son oncle Leo voit de l’antisémitisme partout : un rabais refusé à la poste, une pizza brûlée, une place de parking introuvable… Tout devient preuve de haine anti-juive. Excédé, Jerry finit par lui dire : « Oncle Léo, je suis sûr qu’ils ne sont pas antisémites. Peut-être qu’ils ont juste un problème avec les personnes âgées. »
Depuis le 7 octobre, la scène résonne étrangement avec notre actualité. L’émotion est à son paroxysme, les nerfs à vif. Tout se charge d’un sens identitaire, tout se politise à l’excès. Il devient quasiment impossible d’être à la fois juif ou arabe, propalestinien ou antisioniste sans être accusé, d’un côté comme de l’autre, d’une trahison impardonnable.
Les nuances suffoquent, englouties par un climat de suspicion généralisée. On scrute les noms, les origines, les silences, pour juger de la sincérité de l’indignation d’autrui. Chacun regagne sa tribu, et le dialogue s’effondre avant même de commencer. Blanc ou noir, et rien entre les deux : c’est confortable, et c’est mortifère.
Les manipulations et les symboles : quand la peur devient instrument
Dans cette confusion extrême, certains cherchent à envenimer la situation. Fin octobre, des étoiles de David bleues ont été peintes au pochoir sur des murs en région parisienne. Plus récemment, trente-cinq mains rouges ont été apposées sur le Mur des Justes au Mémorial de la Shoah. Qui ? Pourquoi maintenant ? À quelles fins ?
Ces gestes, dans ce contexte inflammable, relèvent autant de la provocation que de la stratégie : semer la peur, créer le soupçon, fracturer la société. Nous devons affronter ces opérations avec vigilance, sang-froid et refus absolu des rumeurs.
L’extrême-droite, les populistes, les héritiers assumés ou dissimulés du fascisme, jubilent. L’antisémitisme — cette haine très ancienne, toujours active — ne doit jamais être minimisé. Mais son instrumentalisation, elle aussi, doit être vigoureusement combattue.
Les pompiers pyromanes : quand l’extrême-droite se grime en protectrice des Juifs
Dénoncer ceux qui utilisent l’antisémitisme pour attiser la haine entre musulmans et juifs est un devoir civique. L’extrême-droite, qui s’est nourrie de la haine des Juifs pendant des siècles, n’a aucune légitimité à s’ériger en rempart de leur sécurité. Elle ne cherche qu’à exploiter le traumatisme millénaire pour stigmatiser une autre minorité : les musulmans.
Le journaliste Claude Askolovitch l’a résumé avec une précision douloureuse :
« L’une des choses terribles qui nous arrivent, nous juifs, c’est que la détestation des Juifs et le souvenir de la Shoah soient instrumentalisés par des gens qui ne nous veulent en rien du bien, mais qui veulent beaucoup de mal à mes voisins, compatriotes musulmans. »
Pendant ce temps, le Premier ministre israélien, depuis Jérusalem, présente les musulmans comme une menace pour la “civilisation judéo-chrétienne” et se pose en dernier rempart. Comment s’étonner dès lors que l’extrême-droite européenne, historiquement antisémite, se découvre soudain une passion pour Israël ? Ce retournement n’a qu’un ressort : la haine commune des musulmans.
Voir d’anciens négationnistes lavés de tout soupçon par des chasseurs de nazis devenus amnésiques est l’un des paradoxes les plus sinistres de notre époque.
Nommer ce qui n’est pas de l’antisémitisme
Dans ce climat inflammable, l’usage du terme “antisémite” devient parfois une arme. Mais à force de tirer partout, on finit par désarmer la société face à la vraie menace.
Non : rappeler que le gouvernement israélien doit respecter le droit international n’est pas antisémite.
Non : exprimer sa solidarité avec le peuple palestinien n’est pas un acte antisémite.
Non : dénoncer des bombardements indiscriminés ou des crimes de guerre n’a rien à voir avec la haine des Juifs.
Porter un keffieh n’est pas un acte antisémite.
Rappeler que 80 % des Palestiniens ont été expulsés en 1948 n’est pas un acte antisémite.
Dire que des territoires sont illégalement occupés depuis 1967 n’est pas un acte antisémite.
Mentionner que 900 000 Palestiniens ont été emprisonnés depuis 1967 n’est pas un acte antisémite.
Refuser de soutenir des gouvernements occidentaux incapables de voter pour un cessez-le-feu, ce n’est pas soutenir le terrorisme : c’est défendre la vie humaine.
La vérité est simple :
la justice ne s’oppose jamais à la lutte contre la haine ; elle la renforce.
Edward Saïd : tenir ensemble la justice et la lucidité
Soyons les héritiers d’Edward Saïd, cet immense intellectuel palestino-américain qui n’hésitait pas à se définir comme “intellectuel juif” tant sa pensée se tenait au carrefour des humanismes. Dominique Eddé l’a décrit magnifiquement :
« Il a tenu sur ses positions sans jamais céder un pouce de son territoire à ce qu’il avait également en horreur : l’antisémitisme. »
Saïd aurait aujourd’hui répété avec la même force :
– Justifier les meurtres du 7 octobre est moralement indéfendable.
– Justifier les massacres de milliers d’enfants, de femmes, de civils à Gaza l’est tout autant.
La morale n’est pas divisible. La compassion n’a pas de camp.
Sophie Bessis : une autre manière d’habiter nos identités
Je veux conclure avec les mots de l’historienne tuniso-juive Sophie Bessis, dont l’œuvre est une boussole dans ce naufrage moral. Dans Je vous écris d’une autre rive, elle écrit :
« Je n’aime aucun peuple, j’aime des gens et des lieux.
La seule tribu dont je me revendique est celle dont les membres écoutent les histoires des autres et, en les écoutant, les font leurs.
C’est ainsi qu’on rassemble au lieu de diviser. »
Dans le fracas des accusations, dans la brutalité des identités blessées, c’est cela que nous devons défendre :
l’écoute, la compréhension, la justice.
Avoir un seul camp, celui de la justesse et de la justice, c’est possible. Et ce camp-là exige d’être à la fois aux côtés des Palestiniens dans leur lutte pour la liberté, et aux côtés de nos amis juifs dans le combat contre la terrible gangrène de l’antisémitisme.
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