Fragile(s) Démocratie(s) !
« La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes. » – Winston Churchill
En ces temps passionnants de la CAN 21, l’attention du monde se focalise sur des énergies insoupçonnées. Journalistes, médias, réseaux sociaux scrutent les faits et gestes des joueurs, analysent la positivité ou la négativité de leurs tests PCR. Cependant, cette compétition n’apaise pas les ardeurs putschistes de certains. Le 23 janvier, l’équipe nationale du Burkina Faso se qualifie pour les quarts de finale, éliminant le Gabon lors d’une séance de tirs au but haletante. Le lendemain, un groupe de jeunes militaires renverse le régime démocratiquement élu du président Roch Marc Kaboré. Bien que critiquable, le président était légitimement élu. Curieusement, la passion footballistique semble fertiliser le terrain du nationalisme. Drapeaux, hymnes nationaux chantés avec le cœur et les yeux humides… Généralement, les relations entre deux pays se manifestent sur le terrain à travers le comportement des équipes et de leurs supporters.
Le 24 janvier à Ouagadougou, les putschistes lancent un appel « aux patriotes, aux Africains intègres et à tous les amis du Burkina Faso pour soutenir et accompagner le pays dans ce tournant décisif de son histoire ». Un refrain déjà entendu ! Remarquez que dans de telles situations, l’appel à l’Histoire est une constante.
De l’Afrique du Nord à l’Afrique australe depuis 1990, pas moins de vingt coups d’État réussis ont été recensés. Les tentatives, réelles ou feintes, avortées ne sont pas comptabilisées. En fait, depuis les années 60, le modus operandi est le même : occupation du siège de la télévision nationale, fermeture des frontières, arrestation des dirigeants, communiqué numéro un, couvre-feu, patriotisme quasi hystérique… Les mêmes slogans sont repris partout : la nation est en danger, préservation des intérêts supérieurs, promesse de respect des droits de l’Homme et de l’État de droit, lutte contre la corruption, chasse aux ennemis de la nation… Deux fois au Mali depuis août 2020, en Guinée en septembre 2021. Plus loin dans le temps, cette vague a touché l’Égypte, la Centrafrique, le Tchad, et… le Niger et la Guinée-Bissau pourraient être les prochaines victimes.
Les méthodes peuvent différer, certains coups sont plus subtils que d’autres, mais les conséquences sont les mêmes : un recul de la démocratie. Les coups prennent des formes plus ou moins brutales, plus ou moins masquées, mais toujours néfastes. Actuellement, un voile sombre s’abat sur les démocraties en Afrique. Jacques Chirac n’hésitait pas à dire que la démocratie est « une sorte de luxe » pour l’Afrique. Selon lui, il faudrait commencer par assurer un toit et de la nourriture aux gens. Simpliste ? Ce discours est partagé par une bonne partie des intellectuels et il trouve écho parmi des populations qui voient leurs conditions de vie se dégrader et la pauvreté toucher des franges entières de la société. Faut-il pour autant conclure que la démocratie est la source du mal ? Les régimes dictatoriaux, bien plus nombreux, ont-ils mieux réussi ? N’ont-ils pas été la cause du malheur de tout un continent ?
Revenons aux faits. Ces mots résonnent encore dans nos oreilles : le gouvernement est limogé, l’Assemblée nationale et la Constitution sont « suspendues ». Le « sauveur » parle au nom d’un peuple idéalisé, victime de politiciens véreux et d’une démocratie pervertie. Le souvenir des anciennes dictatures est souvent évoqué avec nostalgie. On promet de rendre le pouvoir, mais… seulement une fois l’ordre rétabli. La période est qualifiée dans un premier temps de transitoire. La durée de la transition n’est pas précisée. Avec le temps, le provisoire devient souvent la règle, et le qualificatif transitoire disparaît progressivement des communiqués officiels. En fait, tout dépendra de la capacité des putschistes à pervertir plus ou moins rapidement le système démocratique de l’intérieur. L’objectif ultime est de s’installer, dans un second temps, durablement mais « démocratiquement » au pouvoir. Pour atteindre cet objectif, le recours au référendum dit populaire semble être l’arme de choix.
La rue rêve de l’homme providentiel qui sortira le pays du marasme. Les scènes « spontanées » de « liesses populaires » le prouvent. Cependant, sont-elles pour autant une approbation ? Rien n’est moins sûr. Elles donnent en tout cas des ailes aux putschistes qui, au nom d’un « peuple unique homogène qui parle d’une seule voix », accusent tous ceux qui s’opposent à eux de trahison, de collusion avec les ennemis de la nation, les puissances étrangères. Le pouvoir en place fait le vide, mais veille aux formes. La répression se fait dans le respect de la loi. L’appareil judiciaire est instrumentalisé pour éliminer les opposants. On s’acharne sur les élites politiques, culturelles et économiques du pays. Les organisations et les représentants de la société civile sont des cibles de choix. Tous les moyens sont bons pour réduire au silence les partis politiques et la société civile.
Les dysfonctionnements des jeunes et moins jeunes démocraties ne sont pas propres à l’Afrique. Les échecs, la corruption, les erreurs, la malhonnêteté, les mensonges ne sont pas non plus l’apanage des politiciens africains. L’argent « louche », les médias instrumentalisés, le résultat des élections contesté, rien de nouveau sous le ciel. Certes, la corruption a des degrés variables, malheureusement elle est endémique et atteint des proportions astronomiques en Afrique. Elle a sapé la confiance des citoyens dans les institutions.
Ne laisser que des choix binaires reflète toujours une tentation de manipulation. Renverser la table ou perpétuer les dysfonctionnements n’est pas un choix. Les ennemis de la démocratie n’ont eu qu’à se baisser pour ramasser les morceaux. Les populistes et les démagogues parlent du « peuple unique et homogène ». Ils omettent sciemment de dire qu’une société est composée d’intérêts divergents, de choix de vie différents, de minorités. Les putschistes promettent de corriger le tir, mais ils se perdent en cours de route et remettent en cause les grands principes de la démocratie, le suffrage universel en premier. La démocratie représentative est dénoncée comme un leurre entre les mains d’escrocs. Ils ne tolèrent qu’une presse aux ordres. Le contrôle du système judiciaire est l’un des piliers des dictatures. Des interprétations farfelues du principe de la séparation des pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire sont distillées à travers des canaux officiels et officieux. Les partis politiques sont accusés de comploter avec l’étranger contre les institutions… Les sentiments nationalistes les plus détestables sont flattés. La paranoïa post-coloniale est entretenue, c’est de la faute de l’autre, celui qui pille nos richesses et qui veut nous maintenir sous sa coupe. Les organisations internationales sont des cibles de choix. En un mot, les fondements d’un système démocratique sont systématiquement attaqués.
C’est ignorer l’Histoire que de croire qu’un dictateur, même le plus honnête et éclairé soit-il, a des chances de réussir.
Faut-il rappeler ici les vertus de la démocratie ? « La démocratie comprend des institutions, des textes juridiques, des pratiques, une culture, mais aussi des représentations diffuses. Ces représentations sont normatives et légitimantes. C’est en leur nom que diverses luttes politiques sont menées pour conserver ou modifier l’organisation politique existante. » Et il ne peut pas en être autrement. À l’exception de quelques cantons suisses, toutes les démocraties sont aujourd’hui représentatives. Le pluralisme politique, partisan, idéologique et médiatique est le moyen d’assurer l’authenticité des processus de représentation et de permettre aux citoyens d’exprimer leurs opinions.
La démocratie garantit les libertés politiques, notamment de pensée, d’opinion, de réunion, d’association, d’information et de mouvement. Elles doivent également être assurées et garanties. Les organes d’information exercent librement leurs activités. Les intérêts économiques, religieux, idéologiques, professionnels ou autres, les associations, les syndicats et partis s’organisent et agissent « librement », dans le respect des lois et des « conventions ».
C’est l’une des armes les plus efficaces de lutte contre la corruption. Les rares expériences positives de lutte réussie contre la corruption en Afrique, à l’exception notable du Rwanda, ont été concomitantes à l’instauration de la démocratie, aux Seychelles, au Botswana ou encore au Cap-Vert. La démocratie permet d’absorber les inévitables colères populaires, les divergences, les manifestations de rue, les revendications, et même les révoltes… Une compétition ouverte et pacifiée se met en place grâce à ce système. C’est un vivre-ensemble apaisé au sein d’institutions justes, c’est assurer l’ordre dans le respect de la liberté de chacun. C’est le progrès social, le respect du droit des minorités. C’est le progrès équitablement partagé. Malgré ses insuffisances, les démocraties permettent d’espérer, JAMAIS LES DICTATURES. Dans ce monde impitoyable, les années perdues comptent triple. On peut supprimer des institutions entières d’un trait de plume, mais il est autrement plus difficile d’en bâtir. À chaque recul de la démocratie en Afrique, c’est une chance de moins pour nos pays d’affronter les énormes défis que notre continent doit affronter.
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