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Immigration de travail : ces invisibles essentiels que les robots ne remplaceront jamais

Par un observateur émerveillé du progrès

La dernière lubie des génies modernes ? Remplacer les immigrés… par des robots. Oui, parfaitement. Finies les discussions sur les quotas, les régularisations ou les régimes de séjour : place à l’ère glorieuse de l’humanoïde programmable et de l’algorithme patriote. Il ne manquait plus que ça : un édito très sérieux dans un magazine connu nous promet l’avenir radieux d’une France débarrassée de l’embarras de la reconnaissance. Pour le même prix, elle aura le silence, l’efficacité… et le nettoyage sans syndicat.

On nous avait déjà vendu que les robots répareraient nos voitures, éduqueraient nos enfants, livreraient nos repas, changeraient les couches de nos aînés, construiraient nos routes et cotiseraient même à nos retraites. Mieux encore : ils ne tombent pas malades, ne réclament pas d’augmentation et surtout, grande qualité dans le contexte actuel, ils ne viennent pas d’ailleurs. Ou si peu. Sauf peut-être de Shenzhen.

On croyait donc naïvement que l’immigration allait disparaître, tout simplement balayée par une armée de circuits imprimés et de bras articulés. L’immigré 2.0, c’est le rêve : pas de revendications, pas de prière, pas de couscous dans la cafétéria. Seulement voilà : dans cette dystopie high-tech, un détail gêne. Les robots, ces ingrats, refusent obstinément de faire le sale boulot.

À 4 heures du matin, dans les couloirs d’un hôpital, toujours personne en titane pour pousser les chariots. Sur les chantiers, aucune IA pour porter des sacs de ciment sous 40 degrés. Dans les maisons de retraite, aucun drone pour torcher dignement nos parents. L’OCDE, qui manque décidément d’imagination, ose rappeler que deux tiers des métiers en tension sont peu automatisables. Scandale.

Et qui s’en charge, alors ? Devinez. Les immigrés. Ceux qu’on tolère, à défaut de les remercier. Ceux qu’on rend invisibles en journée, mais qui tiennent debout tout ce que la République croit avoir bâti toute seule.

On objecte que la France compte trois millions de chômeurs. Argument imparable… si le chômage était une supérette où l’on choisit ses employés en rayon. Malheureusement, même Pôle emploi ne livre pas de bras pour nettoyer les toilettes de gare à minuit. 64 % des entreprises ont du mal à recruter. Mais bien sûr, ce n’est pas parce que les emplois proposés sont durs, mal payés et sans considération. C’est sûrement à cause des immigrés. Ou des robots pas encore livrés.

Alors, pour nous consoler, on fabrique des peurs. L’“appel d’air familial” (15 % des titres de séjour), le “coût pour les finances publiques” (solde positif de 5,2 milliards d’euros, merci l’INSEE), le taux de chômage des immigrés africains (sans parler ni de leur âge, ni de leur formation, ni du racisme, voyons). On rationalise l’irrationnel, en espérant qu’un jour les chiffres finiront par se conformer à nos fantasmes.

Et surtout, on oublie. Avec un art consommé. On oublie que les Trente Glorieuses ont brillé grâce aux bras étrangers. Qu’en 1975, un ouvrier sur quatre dans l’industrie était immigré. Qu’aujourd’hui encore, ils représentent 38 % des agents de propreté, 25 % des aides à domicile, 19 % des ouvriers du BTP. Et que sans eux, nos enfants n’auraient plus de nounous, nos rues seraient jonchées de déchets, et nos urgences fermeraient à midi.

Mais la mémoire est une fonction désactivable, surtout quand elle dérange.

Il y a aussi les autres, les trop visibles. Les artistes qui gagnent des prix, les chercheurs qu’on envoie chercher ailleurs, les footballeurs qu’on brandit comme trophées. Ceux-là, on les célèbre, à condition qu’ils restent “discrets”. Qu’ils n’oublient jamais qu’ils ne sont pas vraiment d’ici. La France leur offre tout, sauf l’oubli de leurs origines.

Ainsi va notre hypocrisie : nous acclamons ceux qui brillent et méprisons ceux qui nettoient. Nous voulons bien des immigrés, mais sans les visages, sans les noms, sans les voix. Et comme cela ne suffit pas, nous inventons les robots. Ceux qui ne parleront jamais, ne demanderont jamais un CDI, et surtout, ne voteront jamais.

Mais jusqu’à preuve du contraire, aucun robot n’a encore préparé un bon couscous, bâti une école, consolé une vieille dame seule ou payé un impôt sur le revenu.

Peut-être est-il temps d’arrêter le sketch. De regarder en face cette vérité encombrante : notre confort quotidien, notre humanité résiduelle, et même nos lendemains dépendent d’hommes et de femmes que nous préférons effacer.

Et si, au lieu de fantasmer un futur déshumanisé, on commençait par dire merci ?

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