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Le retour en (dis)grâce de Carl Schmitt

Beaucoup s’inspirent de ses idées, peu osent l’avouer ouvertement, mais il est difficile, sinon impossible, pour ceux qui l’ont lu, de ne pas penser que la philosophie politique de Carl Schmitt, juriste et théoricien politique allemand du XXe siècle, inspire certaines, sinon beaucoup, de décisions politiques récentes.

Disons-le sans ambages : ses idées plaisent à une frange non négligeable des citoyens de ce monde. Pourquoi ce retour sur le devant de la scène intellectuelle doit-il inquiéter les démocrates ? Est-ce mauvais état des démocraties représentatives ou le rejet croissant des peuples du monde de l’ultralibéralisme économique qui donne l’illusion que ces théories sont la solution ? C’est troublant car la réémergence des théories schmittiennesrappelle des souvenirs douloureux. N’a-t-il pas été considéré par les nazis comme l’un des théoriciens de ce que devait être le national-socialisme ?

Pour Carl Schmitt, l’État étant fondé sur une violence première, la violence est légitime en cas de nécessité, et le droit ne doit pas se mettre en travers. Tout est permis quand l’État est menacé.

Le fait est qu’à nouveau, en période de crise, ses théories trouvent un écho favorable chez des politiciens en mal de projet, qui cherchent à transcender les clivages idéologiques habituels et proposent, sans jamais ou presque faire référence à Carl Schmitt, des solutions déjà appliquées ailleurs avec les résultats que l’on connaît.

Dix dimensions de la pensée de Schmitt pourraient résumer sa philosophie politique ; elles résonnent dramatiquement dans le contexte actuel des débats sur l’état du monde. Pour nous, il s’agit de comprendre les implications pratiques de cette théorie pour déterminer sa signification réelle.

1. Théorie de la constitution : Dans son ouvrage Théorie de la Constitution, Schmitt propose une vision de la constitution comme l’expression de la volonté politique d’un peuple, en opposition à des théoriciens comme Hans Kelsen, qui la considèrent comme un ensemble de normes juridiques. Pour lui, la constitution constitue un acte politique fondamental qui définit l’identité et l’organisation de l’État. Il fait une distinction entre la constitution matérielle (décisions politiques fondamentales) et la constitution formelle (règles juridiques), cherchant à préserver à la fois une forme de liberté individuelle tout en maintenant l’unité politique.

2. L’universalisme : Schmitt défendait l’homogénéité « raciale » et nationale. Il s’opposait à l’idée d’un universalisme moral et politique qu’il percevait comme un camouflage des intérêts des grandes puissances impérialistes de l’époque. La façon dont la mondialisation a été menée a donné une nouvelle jeunesse à cette idée, qui se traduit par un rejet du néocolonialisme.

3. Les relations internationales : Son scepticisme à l’égard du droit international libéral se manifeste dans son insistance sur la souveraineté des États. Schmitt affirmait que les relations internationales ne pouvaient qu’être conflictuelles et devaient être régulées par des États souverains, chacun défendant ses propres intérêts.

4. Les démocraties représentatives : Selon lui, le parlementarisme et la démocratie libérale sont fondamentalement incompatibles. Pour Schmitt, la véritable démocratie devait refléter la volonté homogène du peuple, une aspiration qu’il jugeait impossible dans un système où les citoyens étaient divisés en factions et en partis politiques. Il soutenait que la démocratie représentative, caractérisée par des débats parlementaires et des compromis, affaiblissait tant l’autorité de l’État que la souveraineté populaire. Pour lui, la démocratie représentative ne pouvait qu’être un système inefficace et corrompu, incapable de prendre des décisions rapides et décisives en période de crise.

5. La séparation des pouvoirs : La séparation des pouvoirs telle qu’elle est appliquée dans les démocraties libérales serait inefficace et affaiblirait l’État en période de crise, selon Schmitt. Il propose plutôt un modèle où un pouvoir souverain fort pourrait agir rapidement et efficacement, surtout dans des contextes critiques.

6. Vision critique du capitalisme libéral : Tout en rejetant avec virulence le socialisme qui, en voulant selon lui établir une société sans classe, représenterait une menace pour l’État, il s’en prenait aussi au capitalisme, en particulier sous sa forme libérale, car il affaiblissait l’État et menaçait la souveraineté nationale, favorisant les intérêts privés au détriment du bien commun.

7. Concept de l’ennemi : Sa définition du politique repose sur la distinction entre ami et ennemi, une notion cruciale pour justifier des mesures exceptionnelles.

8. Droits de l’homme : Schmitt percevait les droits de l’homme comme des éléments libéraux susceptibles d’affaiblir l’autorité de l’État, plaidant pour un pouvoir souverain capable d’agir en période de crise.

9. L’économie de marché : Il soutenait que le marché, sans régulation étatique, pouvait générer des crises nuisant à l’État et plaidait pour une intervention de l’État afin de garantir la stabilité.

10. Les élites nationales : Les élites doivent être en accord avec les idéaux nationalistes et prêtes à défendre l’État contre ses ennemis, qu’ils soient internes ou externes. Faute de quoi, elles étaient considérées comme ennemies.

La fausseté du raisonnement a été prouvée historiquement mais la force des idées de Schmitt est d’arriver à convaincre encore. Les dix axes exposés ci-dessus, intrinsèquement réactionnaires mais intriqués partent d’un semblant de vérité pour déboucher sur une proposition toujours négative. La crise mondiale actuelle est propice à ce type d’attitude. La valeur d’une théorie se mesure à ses conséquences pratiques et à son impact sur la vie quotidienne des citoyens.

Schmitt considère que l’incapacité à agir rapidement met en péril la stabilité et la sécurité de l’État. Il plaidait pour une forme de démocratie plus directe et autoritaire, dans laquelle la volonté du peuple serait exprimée sans passer par les partis politiques ou les institutions parlementaires traditionnelles.

La facilité est de réprimer ; plus difficile est de s’interroger sur les insuffisances des démocraties modernes, sur l’inefficacité des institutions. Aujourd’hui, cette critique se retrouve au cœur des débats sur la mondialisation, la globalisation économique et l’ultralibéralisme. 

En pratique, les conséquences concrètes des concepts et des croyances de Schmitt, le fait même de revenir aux idéologies nationalistes, à un souverainisme autoritaire, revient tôt ou tard à enfreindre les libertés individuelles. Les conséquences des théories de Schmitt ont été catastrophiques, celle de Schmitt en est peut-êtrel’illustration sur le plan de droit.

Au 21e siècle, la cohésion sociale se comprend par le respect de la diversité, et l’expression des choix individuels n’est aucunement une forme de division interne et encore moins une menace pour l’autorité de l’État ; bien au contraire, c’est la voie vers l’épanouissement citoyen.

Tenter d’imposer le contraire, c’est ouvrir la porte au fascisme. L’ »autoritarisme libéral » de Schmitt, qui cherche à unir conservatisme et libéralisme, n’est rien d’autre que cela.

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