« Moi, je vais bien… mais le monde va mal. »
Ce refrain traverse les continents. Nous vivons, mangeons, travaillons, mais avec le cœur lourd. Les massacres sont diffusés en direct, les crimes sont filmés, et nous restons là, sidérés, paralysés, les yeux rivés à nos écrans. La planète entière traverse un deuil permanent.
Depuis le 7 octobre 2023, Israël a tué plus de 58 000 Palestiniens à Gaza, dont des milliers de femmes et d’enfants. Plus de 138 000 blessés sont recensés. Les destructions massives, les sièges alimentaires, les déportations de centaines de milliers de civils, les frappes sur les hôpitaux deviennent des « actes de préservation nationale ». Comme toujours, les pires crimes se déguisent en vertus.
Alors que la Cour internationale de justice (CIJ) examine les accusations de génocide contre Israël, une amère leçon s’impose : le « plus jamais ça » n’est pas un principe, c’est un slogan creux. Et dans un contexte d’horreur, la neutralité n’est plus une posture morale : c’est un choix politique.
Le génocide n’est jamais un accident : c’est un projet. Il commence par la diabolisation, se poursuit par la déshumanisation, s’accomplit avec la logistique, le langage et les armes. Les bourreaux ne se vivent pas comme des criminels : ils s’imaginent en gardiens de l’ordre, en défenseurs de la civilisation. Tout le monde le sait mais personne ne réagit…à temps.
Les exemples abondent.
Himmler justifiait la « solution finale » comme un acte difficile mais nécessaire. Les Khmers rouges parlaient de purification. Les Serbes de Bosnie invoquaient la défense nationale. La radio Mille Collines au Rwanda appelait à « exterminer les cafards ». Les colonisateurs européens parlaient de « civilisation » en éradiquant les peuples autochtones. L’Empire ottoman prétendait protéger son intégrité en éliminant les Arméniens.
Le 11 juillet 1995, à Srebrenica, les forces serbes ont regroupé plus de 8 000 hommes et garçons bosniaques dans une « zone de sécurité » proclamée par l’ONU avant de les massacrer. Cet événement est le seul génocide reconnu juridiquement de la guerre de Bosnie. Après les procès, certains coupables ont été condamnés, mais dans la République serbe de Bosnie, beaucoup restent célébrés comme des héros. La repentance est vécue comme une trahison.
Aujourd’hui, Israël applique des schémas similaires à Gaza.
Le ministre de la Défense Israel Katz envisage de regrouper 600 000 Palestiniens dans une « zone de concentration » à Rafah, où ils seraient affamés jusqu’à envisager l’exil. L’ancien Premier ministre Ehud Olmert a parlé sans détour de « camp de concentration ». Des juristes israéliens dénoncent un crime de guerre manifeste.
À Gaza, comme à Srebrenica, les « zones de sécurité » deviennent des pièges mortels. Les habitants sont déplacés de force, affamés, bombardés, piégés dans un cycle sans fin d’expulsions successives. À Gaza, même l’apparence de protection internationale a disparu : Israël expulse les agences humanitaires et frappe les convois d’aide.
La mécanique est toujours la même : la déshumanisation préalable rend le massacre socialement acceptable. En Bosnie, les dirigeants serbes présentaient les Bosniaks comme des « terroristes » ou des « étrangers » à éliminer. En Israël, des ministres qualifient la population de Gaza de « nuisibles » à comprimer dans des espaces restreints pour les « désespérer ». Netanyahu parle d’une « guerre sainte », comparant les Palestiniens aux ennemis bibliques. La propagande prépare le crime.
Une hiérarchie des victimes et des bourreaux
Mais il ne suffit pas de dénoncer les crimes : il faut aussi regarder comment le monde y réagit. Et le constat est glaçant : tous les morts ne se valent pas.
Quand les victimes sont blanches, occidentales, la mémoire est entretenue, les hommages sont solennels, les bourreaux sont poursuivis.
Quand les victimes sont arabes, africaines, musulmanes ou simplement perçues comme suspectes, leur extermination est relativisée, redéfinie ou niée. On parle de « tragédie humanitaire », pas de crime d’État.
En Bosnie, après Srebrenica, l’OTAN a fini par intervenir. Mais aujourd’hui, les États qui avaient soutenu les Bosniaques sont parmi les plus fervents soutiens d’Israël. Pour le juriste palestinien Nimer Sultany, « c’est en quelque sorte un génocide occidental : un génocide US-Israël, soutenu dès le départ par les puissances européennes et nord-américaines. »
Il y a aussi une hiérarchie des bourreaux.
Un bourreau ennemi (Russie, Milosevic, Hutus extrémistes) est voué à la diabolisation immédiate.
Un bourreau allié (Israël, États-Unis, puissances coloniales) bénéficie d’une présomption de légitimité. Ses actes sont justifiés par la sécurité ou la lutte contre le terrorisme.
Le droit international n’est pas en faillite parce qu’il est impuissant : il est en faillite parce qu’il est biaisé. Il condamne selon la carte du monde, pas selon le crime.a as
Le silence tue
La justice, lorsqu’elle survient, est partielle, tardive, insatisfaisante.
En Bosnie, le Tribunal pénal international a condamné certains responsables, mais la société locale continue d’honorer les criminels. Le refus de nommer les crimes devient un sport d’État.
À Gaza, la Cour internationale de justice a reconnu un risque plausible de génocide et ordonné l’arrêt de l’offensive sur Rafah. Israël a ignoré cette décision. La Cour pénale internationale est menacée de sanctions par les États-Unis. Les dirigeants qui dénoncent ces crimes sont accusés d’antisémitisme, alors même qu’ils visent des actes, pas un peuple.
Le déni n’est pas seulement une lâcheté morale : c’est une complicité. Ne pas nommer un génocide, c’est en permettre la poursuite. S’abstenir, c’est déjà participer.
La question n’est plus : « Allons-nous répéter l’histoire ? »
La question est : Sommes-nous déjà en train de la répéter, sous d’autres noms, avec les mêmes silences ?
« Ce qui est arrivé peut arriver à nouveau. » – Primo Levi
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