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L’Allemagne rafle le gros lot

Entre octobre 2023 et mai 2025, Berlin a autorisé plus d’un demi-milliard d’euros d’exportations militaires vers Israël. Des armes, des munitions, des pièces détachées. Des outils de mort assemblés ailleurs pour frapper Gaza.

Israël représentait, début 2024, un tiers des exportations allemandes d’armement. Il n’était qu’un client parmi d’autres ; il est devenu le VIP du stand meurtrier.

Et pourtant, au pays des leçons de l’Histoire, au pays de l’interdiction du négationnisme, personne ne semble gêné. Le ministre des Affaires étrangères, un 5 juin d’une franchise brutale, a déclaré : « L’Allemagne continuera à soutenir Israël aussi longtemps que des armes. »

Le lapsus était trop précis pour être innocent. Les armes, pas la paix. Les armes, pas la justice. Les armes, pas la vie.

Mais tout cela se fait dans les règles. Car dans ce salon, même les crimes ont leurs juristes. Lorsque la Cour internationale de justice a ordonné la suspension des livraisons, accusant l’Allemagne de complicité de génocide, Berlin a répondu avec élégance : l’argument de la non-compétence, la subtilité du droit, le respect différé. Et surtout : « pas maintenant ».

La présidente de la Cour, Joan Donoghue, Américaine bien née, avait déjà refusé d’interdire les livraisons d’armes américaines. Deux poids, deux morts. Pendant que les familles s’effondrent à Gaza, les robes noires ajustent le droit à leur confort.

Et que dire de la suite ? En 2025, 1,8 milliard d’euros d’autorisations nouvelles. Pendant que les écoles s’écroulent, que les hôpitaux saignent, que les enfants deviennent cendres, les contrats s’alignent. L’ONU ose parler de violations graves. Mais elle aussi, désormais, ne sait plus vraiment pleurer.

En Allemagne, le silence a parfois le bruit des bottes que l’on ne veut plus entendre. On interdit les keffiehs, on pourchasse les drapeaux palestiniens, on criminalise la compassion. Le pays de la mémoire obligatoire ne tolère pas les mémoires concurrentes.

Pourtant, la question demeure, béante comme une plaie : comment peut-on commémorer Auschwitz et fermer les yeux sur Gaza ?

La Shoah, enseignée, gravée, encadrée, est devenue, dans certains palais, une armure plus qu’un miroir. Le passé, disait Habermas, devait fonder la démocratie. Mais lorsque le passé sert à justifier le présent, il se transforme en chaîne.

L’histoire allemande n’a pas toujours été exemplaire. Après 1945, on a préféré reconstruire plutôt que juger. Les juges nazis sont redevenus juges. Les architectes de la haine ont retrouvé leurs bureaux. Il faudra attendre les cris de 1968, les livres de Mitscherlich, la philosophie de Jaspers pour qu’un peuple apprenne enfin à pleurer.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la mémoire semble avoir choisi ses morts. Ceux que l’on commémore, et ceux que l’on oublie. Ceux dont la douleur sacralise, et ceux dont la douleur dérange. La mémoire allemande, conquise au prix d’un immense effort, paraît se refermer. Comme si reconnaître la douleur palestinienne revenait à trahir la douleur juive. Comme si la compassion était un bien épuisable.

Mais la mémoire, si elle ne sert qu’à sanctifier le passé, devient une pierre tombale. Elle ne vaut que si elle empêche l’horreur de se reproduire. Gaza, aujourd’hui, est un test — non de politique, mais d’âme.

L’Allemagne peut-elle encore pleurer d’autres morts que les siennes ? Peut-elle encore entendre le cri d’un enfant palestinien sans croire qu’il profane un passé sacré ?

Si elle le peut, alors il n’est pas trop tard.

La mémoire peut redevenir vivante. Elle peut redevenir ce qu’Adorno appelait de ses vœux : une boussole, pas un mausolée. Elle peut, enfin, cesser de justifier les crimes — pour recommencer à les nommer.

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